DJANGO UNCHAINED

Quentin Tarantino, R.M. Guéra, Jason Latour, DJANGO UNCHAINED, Urban Comics, 2014.

Dr King Schultz est un personnage hors du commun. Un dentiste qui se reconverti en chasseur de prime vous en conviendrez n’est pas banal. Son chemin croise celui de Django, esclave du Sud des États-Unis et ancienne propriété des frères Brittle. Voilà une information qui ravi notre ancien dentiste excentrique. Il en fait l’acquisition. Il traversent alors un bout de chemin ensemble bravant les mœurs de l’époque. Schultz fait de Django son associé. Il est désormais un homme libre. Son premier projet en tant qu’homme libre est de délivrer Broumilda, son épouse. Pour ce faire un plan est finement échafaudé. Mais rien (évidemment) ne se déroulera comme prévu…

[Attention : boucherie inside]

 

Django unchained est un film du génialissime Tarantino sorti en décembre 2012.

 

 

De ce film nait une BD.

L’intrigue de la BD reste fidèle à l’œuvre originale. L’avant-propos est d’ailleurs signé par Tarantino, lui même :

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« J’adore les comics, et notamment les comics western. En grandissant, j’ai lu les aventures de Kid Colt Outlaw, Tamahawk, The Rawhide, Bat Lash et surtout Yang [..] C’est donc empreint de ce genre de lectures que je vous présente DJANGO UNCHAINED. DJANGO UNCHAINED est un long western épique. Quand j’écris un script aussi foisonnant que celui-ci ou celui de KILL BILL, certains passages – vraiment trop long – n’apparaissent pas dans le film. si mes scripts n’étaient pas coupés, mes films dureraient quatre heures ! Il me faut donc toujours les modifier pour les adapter aux exigences du cinéma. Ce qui est vraiment cool dans la version comik book de DJANGO UNCHAINED, c’est qu’elle reprend le script dans son intégralité. Alors, si certains chapitres ont dû disparaître dans le film, vous les retrouverez tous ici. Ce comic book reflète littéralement la toute première version de mon script. J’espère que vous apprécierez l’effort ».

Oui beaucoup. Le graphisme est de grande qualité. L’intrigue, même plus long, reste intense et dynamique.

J’avais trouvé le film excellent avec des jeux acteurs exceptionnels (en particulier, pour moi, celui Christoph Waltz). Mais la BD semble plus réaliste. Les effluves de sang – signature du réalisateur – sont légèrement exagérées pour être empreints de réalisme. Aussi la BO rap complètement anachronique fait presque sourire. Pour finir cette comparaison, je dirai que dans la BD la violence est moins prégnante, ce qui m’a permis d’en faire l’acquisition pour le CDI.

Cela dit même si les musiques du films sont anachroniques, elles restent un régal à écouter. Faites-vous plaisir :

 

Et s’il fallait mettre une note :

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L’Arabesque

Erik Poulet-Reney, L’Arabesque, Oskar, 2013.

Le jour de ses 18 ans, Nora apprend une nouvelle qui va bouleverser sa vie. Son père n’est pas son père.

« Tu as toujours eu cette belle cascade de cheveux, ma Nora… Je t’ai souvent enviée, tu sais. » commence Emma, sa mère. « L’allusion à ses épais cheveux noirs et crantés ne lui avait jamais été faite qu’à l’école, au collège, au lycée et aux cours de danse. Jamais au seine de la famille. » Symbole d’un lourd secret de famille. « Question d’atavisme, lui avait dit un prof. Empreinte génétique d’un aïeul… » L’aïeul en question n’est autre qu’Idriss, le père biologique de Nora. Idriss disparut du jour au lendemain abandonnant Emma, laissant ainsi la place à Samuel, père adoptif de Nora.

Pourquoi ?

La vérité est ailleurs. De l’autre côté de la Méditerranée. Nora le sait. C’est pour Marrakech qu’elle va s’envoler. Nous assistons alors à un vrai voyage initiatique durant lequel Nora va rencontrer l’amour, à son tour. Un sentiment encore méconnu, il contribuera à sa construction identitaire tout comme, évidemment, la rencontre avec son père. Nora est désormais L’Arabesque : « L’Arabe ou presque. » Ses mouvements légers et souples de danseuse se fondent admirablement bien dans un décor merveilleux digne des mille et une nuit.

L’Arabesque est un roman jeunesse qui se lit bien. Tout en abordant la délicate question des secrets de famille Erik Poulet-Reney nous fait voyager à travers des descriptions maîtrisées.

Et s’il fallait mettre une note :

Le combat ordinaire : T4

Manu Larcenet, Le combat ordinaire : planter des clous. Dargaud, 2007

« C’est l’histoire d’un chantier qui ferme, d’une petite fille amoureuse, d’un soir d’élections et d’une nuit dehors… » On retrouve Marco deux ans plus tard, jeune père de famille et journaliste-reporter pour le journal local, engagé dans un combat social.

La paternité a longtemps fait très peur à Marco. Il prenait la fuite dès que son amie Émilie évoquait l’idée. Jusqu’au jour où il n’a pas eu le choix. Mais finalement… sa « fille est formidable. Elle et moi avons eu plus ou moins deux ans de tendre méfiance mutuelle jusqu’à ce qu’elle commence à parler, brusquement. J’ai alors découvert l’étendue vertigineuse de sa soif d’information et sa volonté obstinée à s’adapter. Si je devais intégrer autant de découvertes révolutionnaires en si peu de temps, je deviendrais fou. Car le monde n’a rien de logique ! Il est truffé de subtilités, de pièges, de fausses pistes, si bien qu’il faut être tenace et en veille permanente pour en suivre le flot. Dans son sillage, ma fille me contraint à tout repenser sous les angles forcément différents. Forte de sa minuscule vie, elle m’éduque ». Nul doute, Marco est conquis. Sa fille, Maud, a eu raison de ses angoisses.

L’intrigue se déroule, en 2007,  en pleine campagne électorale. Ce contexte de peut-être renouveau politique coïncide avec un contexte d’agitation sociale. Marco reçoit un appel de Pablo, un ouvrier de l’atelier 22 où travaillent des hommes – comme feu son père – qui ne savent rien faire d’autres que planter des clous. L’usine va fermer. Les ouvriers ont besoin d’un coup de pousse médiatique. Marco doit couvrir l’événement. Mais la rédaction refuse « le sujet […] n’est pas prioritaire ». Le rédacteur en chef poursuit « vous croyez que parce que mes lecteurs seront informés et éventuellement émus, le sort de ces gens changera ? […] Vous imaginez des hordes de citoyens se lever pour apporter un soutien populaire massif aux plus menacés d’entre eux ? Le grand soir ? Au risque de rater la nouvelle star ? Soyons sérieux ! »

Marco est indigné. « Le pur désespoir pose des questions tellement essentielles qu’il ne peut s’accommoder d’idéologie… L’escroquerie idéologique, c’est de convaincre qu’il existe une vérité. Le réel n’importe plus alors que dans la mesure où il peut se plier pour s’y conformer. Pourtant, la rue ou les métastases, par exemple sont abyssalement indifférentes au CAC 40 ou à la ligne du parti… On m’objectera sans doute qu’elles ce sont tout autant à la poésie, et on aura tort. Délestée de toute logique, la poésie est la seule manière libre de remarquer ce qui est précieux […] La poésie rachète tout. » Face à la résignation des uns et à l’indifférence des autres Marco n’en finit pas de bouillonner de colère. On comprend bien, alors, la citation d’ouverture de Magyd Cherfi (Zebda) : « Je suis fracas quand la foule est tranquille ». Je ne résiste pas d’ailleurs à vous passer la chanson dans son intégralité. Elle se marie tellement bien avec cette excellente BD !

C’est ainsi que s’achève ma lecture de cette magnifique série. Le combat ordinaire de Marco, je l’ai déjà dis et je le répète est une vraie leçon de vie.

Et s’il fallait mettre une note :

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Frida Kahlo

Frida Kahlo, Frida Kahlo : lettres 1922 – 1954, Points, 2007

Frida Kahlo a fait vibrer ce blog tout au long de ce mois. En ce 31 janvier, je viens clore l’hommage qui lui était rendu ici. Le temps fort fut évidemment l’exposition qui lui était consacrée à l’Orangerie. Le 11 janvier, (très précisément) nous avons attendu deux heures dans un froid glacial avant de pouvoir y accéder. Ça en valait le coup. Certes elle était très courte. De nombreuses œuvres manquaient à l’appel. Aucun tableau illustrant « les deux Frida » n’étaient représentés par exemple. Mais l’exposition était de qualité. Les œuvres de Diego (que j’ai découvert) et de Frida étaient bien en fusion. Des photographies d’eux deux venaient compléter ce mariage artistique. Et pour moi, le truc en plus, la cerise sur le gâteau était le lit au milieu de la petite salle consacrée aux autoportraits que Frida a donc peint lorsqu’elle était alitée. Bref, très beau moment.

expoPour clore ce mois Frida, j’ai choisi son recueil de lettres. Des lettres qu’elle envoyait à ses amants, sa famille, ses amis… On y trouve des poèmes aussi. Pour reprendre les mots de la traductrice Christilla Vasserot (car je ne saurai dire mieux qu’elle), « Frida Kahlo ne s’est donc pas contentée de peindre. Elle a aussi écrit. Et ses écrits sont de nouvelles peintures de soi. Elle s’est écrite comme elle s’est peinte : en se livrant, en racontant ses douleurs, ses engagements, ses amours. Elle couche ses sujets favoris sur le papier comme sur la toile. Ceux qu’elle représente sur ses tableaux ou ceux à qui elle les dédie sont aussi les destinataires de ses lettres. Parfois elle parle de sa peinture, livre des clés pour mieux la comprendre. Mais ses écrits, loin d’être de simples commentaires, sont de véritables créations. »

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Un illustre exemple :

« Sur une feuille couverte de dessins surréalistes

Sentir dans ma propre douleur

la douleur de tous ceux qui

souffrent et puiser mon courage

dans la nécessité de vivre pour me battre pour eux

Frida »

Puis un autre :

« Poème

13 novembre 1957

dans la salive.

dans le papier.

dans l’eclipse.

Dans toutes les lignes

dans toutes les cruches

dans ma poitrine

dehors. dedans –

dans l’encrier – dans la peine à écrire

dans la merveille de mes yeux – dans les dernières

lignes du soleil (le soleil n’a pas de lignes) dans

tout. Dire dans tout c’est imbécile et magnifique.

DIEGO dans mes urines – Diego dans ma bouche – dans mon

coeur, dans ma folie, dans mon rêve – dans

le papier buvard – dans la pointe du stylo –

dans les crayons – dans les paysages – dans la

nourriture – dans le métal – dans l’imagination.

Dans les maladies – dans les vitrines –

dans ses rêves – dans ses yeux – dans sa bouche.

dans son mensonge.

Frida Kahlo »

Ses écrits donnent finalement un autre regard sur l’ensemble de son œuvre.

Et s’il fallait mettre une note :

En fin de semaine prochaine, je vous parlerai d’un autre artiste. Vous pouvez, vous aussi, participer à « un mois/un artiste » qu’il soit peintre, photographe, chanteur, danseur… Il suffit de :

– lire un livre consacré à un artiste (documentaires ou fictions : romans, nouvelles, BD… )

– de publier un billet sur votre blog

– de mettre le lien sous ma chronique et d’indiquer le lien de celle-ci sous le votre.

Alors cap ou pas cap ?

Le sursis

Gibrat, Le sursis : tome 1. Aire libre, 1999

En 1943, Julien est réquisitionné pour le service militaire en Allemagne. Il s’échappe du wagon in extremis et court se réfugier chez sa tante. Le lendemain les gendarmes viennent lui annoncer le décès de ce dernier : le train en direction de l’Allemagne a été bombardé. On a retrouvé les papiers de Julien sur une victime visiblement méconnaissable puisqu’on la prend pour lui. Il assiste alors depuis se fenêtre à son propre enterrement.

A Cambeyrac, petit village aveyronnais, la guerre occupe tous les esprits. Elle divise, au cours de débats agités. Elle rassemble autour d’un dernier hommage rendu à l’un des leurs. Puis, la vie continue sur les terrasses de café, sur les places de marchés… Julien suit toutes ces agitations quotidiennes et politiques depuis sa fenêtre. Son attention est particulièrement dirigée vers Cécile – serveuse au café de la place principale – dont il est amoureux. Il bouillonne lorsqu’il la voit flirter avec un soldat…

Le graphisme est très beau. Le récit traduit bien l’ambiance quotidienne dans le contexte belliqueux de la Seconde Guerre mondiale : la peur, le système D, la résignation… Mais je dois l’avouer je me suis terriblement ennuyée.

Et s’il fallait mettre une note :

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Le combat ordinaire : T3

Manu Larcenet, Le combat ordinaire : ce qui est précieux, Dargaud, 2011

Marco apprend avec joie que ses photographies de l’atelier 22 vont être publiées. Par ailleurs, il doit faire face au décès de son père et au désir de maternité de plus en plus pressant d’Émilie. Le combat ordinaire de Marco devient difficilement supportable : ces crises d’angoisses redoublent.

Très touché par la mort de son père, Marco tente malgré tout d’être présent pour sa mère et son frère. Il aide d’ailleurs sa mère à mettre de l’ordre dans les affaires de son père. C’est là, qu’il se rend compte qu’il ne connaissait pas vraiment son père. Il s’empare de son journal intime mais il n’y trouve rien de personnel. Désespéré, il se lance alors dans une quête d’identité : qui était Antoine, son père ? C’est un personnage inattendu qui lui apportera quelques réponses…

Aussi, Marco doit faire face à un ultimatum posé par sa compagne. Émilie veut avoir un enfant. Marco doit se décider s’il veut rester avec elle. Se pose alors la question de la paternité à un moment où il se cherche et cherche, lui même, son père. Marco retourne chez le psy.

Le combat ordinaire continue à pousser la réflexion afin de nous faire réfléchir sur la condition humaine : la vie après la perte d’un proche (questions, regrets, résignations), la vie à deux, les compromis, la parentalité… Autant de questions qui nous amènent à nous questionner sur nous-même.

Et s’il fallait mettre une note :

BD du mercredi 3

La beauté terrible

Gérard de Cortanze, Frida Kahlo : la beauté terrible, Albin Michel, 2011

La beauté terrible est un « livre qui n’est ni un essai, ni une biographie au sens classique du terme, mais plutôt un parcours dans les méandres d’une œuvre et d’une vie, derrière une falsification où le créateur livre toujours son journal authentique » .

En route pour le Musée de  l’Orangerie, j’ai souhaité approfondir mes connaissances sur cette artiste haute en couleur afin d’être incollable (ou presque) devant l’exposition. Mais, après ma récente lecture du Larousse qui lui était consacré, je ne pense pas en avoir appris davantage. Malgré tout, j’ai pris un réel plaisir à lire cette « biographie romancée ». On sent l’auteur passionné par l’artiste. Son écriture est fluide, dynamique et agréable à lire. Ses enchaînements sont subtilement travaillés. Les titres de ses parties sont éloquents. Contrairement au Larousse (qui répond bien à ses objectifs), l’auteur ne tombe pas dans un récit « scolaire » avec des thématiques que l’on peut coller à n’importe quel artiste : « sa vie », « sa peinture », « son engagement politique ». Au contraire, Gérard de Cortanze fait une constante corrélation entre ces différentes parties afin de leur donner du sens.

La beauté terrible est pleine de sensibilité. L’auteur s’intéresse à Frida Kahlo en tant qu’artiste et en tant que femme également. Ses deux facettes ne peuvent être dissociées. Frida Kahlo le revendique elle-même : « je n’ai jamais peint de rêves. J’ai peint ma propre réalité. […] « Ma peinture porte en elle le message de la douleur […]. La peinture a complété ma vie. J’ai perdu trois enfants […]. Les peintures se sont substituées à tout ça. » Sa peinture fait dire d’ailleurs à Diego Rivera « qu’elle peint la face intérieure comme la face extérieure d’elle-même et du monde. » Il ajoute : « C’est une œuvre amère et tendre, dure comme l’acier et fragile et fine comme les ailes d’un papillon, aimable comme un joli sourire et atroce comme l’amertume de la vie. » En effet nous ressentons ici avec une acuité plus forte la souffrance physique et morale subie par Frida tout au long de sa vie.

En revanche ce qui m’a surprise ici c’est la quasi haine que Frida avait à l’encontre des surréalistes et de Paris. Le Larousse l’évoquait. Mais je ne me doutais pas à quel point : « Ces gens sont des putes. Ils me font vomir. Ils sont si foutrement « intellectuels » et si pourris que je ne les supporte plus. C’est vraiment trop pour mon caractère. J’aimerais mieux rester assise par terre à vendre des tortillas sur le marché de Toluca, que d’avoir à faire avec ses salopes « artistiques » de Paris. Ils s’assoient des heures dans les « cafés » à réchauffer leur précieux derrière, et parlent sans arrêt de culture et d’art, de révolution et ainsi de suite et patin et couffin, ils se prennent pour les dieux du monde, ils rêvent les idioties les plus fantastiques et empoisonnent l’air de théories et de théories qui ne se réalisent jamais. Le lendemain matin – il n’y a jamais rien à manger chez eux parce qu’aucun d’eux ne travaille et ils vivent comme des parasites sur le dos d’un tas de riches salopes qui admirent leur « génie » « d’artistes ». De la merde et rien que de la merde voilàa ce qu’ils sont ». Voilà qui souligne le caractère bien trempé de l’artiste engagé. C’est dommage qu’elle le prenne comme cela parce que par ici on aime beaucoup les surréalistes. Ses ouvrages risquent de flirter de très près avec d’autres ouvrages consacrés à certains d’entre eux… J’espère qu’elle ne m’en voudra pas.

Blague à part. Si vous deviez lire un ouvrage sur Frida Kahlo,  je vous conseillerai celui-ci : efficace de par son fond et agréable de par sa forme.

Je finirai par une des citations les plus significatives.

Elle est l’incarnation tragique de ce que dit Platon sans détours : « Le corps est semblable à un tombeau qui nous emprisonne comme l’huître est prisonnière de sa coquille.

Merci à Moka pour cette belle découverte qui a également lu la beauté terrible.

Et s’il fallait mettre une note :

Je vous parlerai de l’expo à la fin de janvier pour clore ce mois dédié à Frida…

Le bleu est une couleur chaude

Julie Maroh, Le bleu est une couleur chaude, Glénat, 2013

Après le décès brutal de Clémentine, Emma sa compagne, découvre son journal intime. A travers celui-ci ses tourments, ses doutes, la passion amoureuse qui l’animait. La lecture de journal est un vrai crève cœur.

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« 12 octobre 1994 Cher journal aujourd’hui c’était mon anniversaire, j’ai eu 15 ans et tu es le cadeau de Mamie ! » A 15 ans, Clémentine à une vie d’adolescente, on ne peut plus banale : une vie lycéenne enrichit par de nombreuses amitiés, des sorties, des rencontres… Mais sa vie bascule lorsque son chemin croise celui d’Emma. Clémentine va découvrir son homosexualité en tombant amoureuse d’Emma.

Extrait-1LE BLEU EST UNE COULEUR...

L’auteure commente cette planche, ce coup de foudre dans un article de Télérama :

« Ce que j’aime dans la bande dessinée c’est, entre autres, le travail de la temporalité et de l’ellipse. Je crois que l’enjeu de cette planche touchait clairement à cela. En une planche on peut raconter plusieurs minutes, plusieurs heures, plusieurs années (ce que j’ai fait ailleurs dans le livre), et j’ai l’impression que c’est encore moins évident de réussir à étirer quelques secondes sur autant d’espace. Ce que j’aime également dessiner de plus en plus, et qu’on retrouve dans cette page, c’est d’essayer de retranscrire tout le bruit alentour, tout un séisme intérieur, en gardant les images muettes, sans texte. Représenter un coup de foudre tenait ici de ces deux problématiques graphiques réunies. C’est un bruit assourdissant que l’ont ressent en soi, un basculement de deux secondes. Et évidemment ça se produit par le regard, par ce que l’autre en face dégage, et son attitude. Mais je vois aussi la relation amoureuse comme une danse, où les notions de rythmes et de synchronisations sont importantes. Si je peux réussir à introduire cela dans la rencontre entre Emma et Clémentine c’est tant mieux ! Ici on tourne avec elles, et elles se retournent en même temps… D’abord il n’y a qu’elles deux, en plan vertical et serré, mais très vite l’espace est prêt à les séparer de nouveau et s’étire en largeur. On me demande souvent pourquoi dans la troisième case le visage d’Emma est coupé en deux. C’est très simple : on la voit à travers les yeux de Clémentine, qui d’abord tombe sur le visage de cette fille qui lui arrive depuis le trottoir d’en face, puis elle est aspirée par son regard et dans un troisième temps c’est son sourire, ou tout simplement sa bouche, qui la happe. »

L’auteure met bien en lumière la difficile transition de la vie d’adolescent(e) à la vie d’adulte. Une période où l’on se découvre à travers son corps et le corps des autres. Cette quête d’identité se complexifie quand finalement on se trouve des affinités qui ne font pas l’unanimité. Et c’est vrai, « les questions des ados sont banales aux yeux des autres. Mais quand on se sent seule à pieds joints dedans, comment savoir sur lequel danser ? »  Effectivement Clémentine devra faire face aux rejets de ses amies et de sa famille après la découverte de son homosexualité.

Le graphisme de cette BD est agréable, le jeux de couleurs et de lumière le met bien en valeur. La BD révèle une écriture sensible et touchante. Elle pousse à la réflexion sans tremper, à mon sens, dans dans un pot de guimauve tout mielleux. Le dénouement l’illustre bien :

« Emma… tu m’avais demandé si je croyais que l’amour éternel existe. L’amour est quelque chose de trop abstrait et d’indiscernable. Il est dépendant de nous perçu et vécu par nous. Si nous n’existions pas, il n’existerait pas. Et nous sommes tellement changeants… Alors l’amour ne peut que l’être aussi. L’amour s’enflamme, trépasse, se brise, nous brise, se ranime. L’amour n’est peut-être pas éternel mais nous, il nous rend éternels… »

Cette BD a été publié pour la première fois en 2010. Elle est revenu au devant de la scène médiatique grâce à l’adaptation au cinéma par Abdelatif Kechiche. Enfin, on ne peut pas vraiment parler d’adaptation puisque la BD le bleu est une couleur chaude et le film la vie d’Adèle sont assez différents finalement. Il serait plus juste de parler d’inspiration.

L’auteure de la BD lui dit bien sur son blog d’ailleurs :

« Le dégradé de la BD jusqu’au film

Kechiche et moi nous sommes rencontrés avant que j’accepte de lui céder les droits d’adaptation, c’était il y a plus de 2 ans. J’ai toujours eu beaucoup d’affection et d’admiration pour son travail. Mais surtout c’est la rencontre que nous avons eue qui m’a poussée à lui faire confiance. Je lui ai stipulé dès le départ que je ne voulais pas prendre part au projet, que c’était son film à lui. Peut-être est-ce ce qui l’a poussé à à me faire confiance en retour. Toujours est-il que nous nous sommes revus plusieurs fois. Je me souviens de l’exemplaire du Bleu qu’il avait sous le bras: il ne restait pas un cm2 de place dans les marges, tout était griffonné de ses notes. On a beaucoup parlé des personnages, d’amour, des douleurs, de la vie en somme. On a parlé de la perte du Grand Amour. J’avais perdu le mien l’année précédente. Lorsque je repense à la dernière partie de La vie d’Adèle, j’y retrouve tout le goût salé de la plaie.

Pour moi cette adaptation est une autre version / vision / réalité d’une même histoire. Aucune ne pourra annihiler l’autre. Ce qui est sorti de la pellicule de Kechiche me rappelle ces cailloux qui nous mutilent la chair lorsqu’on tombe et qu’on se râpe sur le bitume.
C’est un film purement kéchichien, avec des personnages typiques de son univers cinématographique. En conséquence son héroïne principale a un caractère très éloigné de la mienne, c’est vrai. Mais ce qu’il a développé est cohérent, justifié et fluide. C’est un coup de maître.
N’allez pas le voir en espérant y ressentir ce qui vous a traversés à la lecture du Bleu. Vous y reconnaîtrez des tonalités, mais vous y trouverez aussi autre chose. »

Le film a fait beaucoup parler d’abord pour sa palme d’or obtenu au festival de Cannes puis à cause des polémiques qu’il y a eu autour, le traitement des actrices et les scènes de sexes. L’auteure revient sur son blog sur ce dernier point.

« Quant au cul Quant au cul… Oui, quant au cul… Puisqu’il est beaucoup évoqué dans la bouche de celles et ceux qui parlent du film… Il est d’abord utile de clarifier que sur les trois heures du film, ces scènes n’occupent que quelques minutes. Si on en parle tant c’est en raison du parti pris du réalisateur. Je considère que Kechiche et moi avons un traitement esthétique opposé, peut-être complémentaire. La façon dont il a choisi de tourner ces scènes est cohérente avec le reste de ce qu’il a créé. Certes ça me semble très éloigné de mon propre procédé de création et de représentation. Mais je me trouverais vraiment stupide de rejeter quelque chose sous prétexte que c’est différent de la vision que je m’en fais. Ça c’est en tant qu’auteure. Maintenant, en tant que lesbienne… Il me semble clair que c’est ce qu’il manquait sur le plateau: des lesbiennes. Je ne connais pas les sources d’information du réalisateur et des actrices (qui jusqu’à preuve du contraire sont tous hétéros), et je n’ai pas été consultée en amont. Peut-être y’a t’il eu quelqu’un pour leur mimer grossièrement avec les mains les positions possibles, et/ou pour leur visionner un porn dit lesbien (malheureusement il est rarement à l’attention des lesbiennes). Parce que – excepté quelques passages – c’est ce que ça m’évoque: un étalage brutal et chirurgical, démonstratif et froid de sexe dit lesbien, qui tourne au porn, et qui m’a mise très mal à l’aise. Surtout quand, au milieu d’une salle de cinéma, tout le monde pouffe de rire. Les hérétonormé-e-s parce qu’ils/elles ne comprennent pas et trouvent la scène ridicule. Les homos et autres transidentités parce que ça n’est pas crédible et qu’ils/elles trouvent tout autant la scène ridicule.  Et parmi les seuls qu’on n’entend pas rire il y a les éventuels mecs qui sont trop occupés à se rincer l’œil devant l’incarnation de l’un de leurs fantasmes. Je comprends l’intention de Kechiche de filmer la jouissance. Sa manière de filmer ces scènes est à mon sens directement liée à une autre, où plusieurs personnages discutent du mythe de l’orgasme féminin, qui… serait mystique et bien supérieur à celui de l’homme. Mais voilà, sacraliser encore une fois la femme d’une telle manière je trouve cela dangereux. En tant que spectatrice féministe et lesbienne, je ne peux donc pas suivre la direction prise par Kechiche sur ces sujets. Mais j’attends aussi de voir ce que d’autres femmes en penseront, ce n’est ici que ma position toute personnelle. »

Je trouve ce long paragraphe très intéressant. Le point de vue est expliqué, argumenté dans le détail. L’auteure tente, et c’est là une noble cause, d’aller au-delà des préjugés en mettant le doigt sur ce qui relève du stéréotype. Il est vrai quand j’ai commencé à lire la BD (j’avais déjà vu le film avant) je l’ai trouvé plus subtile, sensible… Mais les scènes de sexe sont là aussi clairement explicitées. L’auteure y consacre deux planches entière. Certes c’est moins cru que dans le film : support oblige. Cependant en tant que professeure documentaliste je ne me verrai pas tout de même acheter cette BD pour le CDI.

J’aime beaucoup les films d’Abdelatif Kechiche en général. Mais là je dois l’avouer j’ai préféré la subtilité de la BD.

Et s’il fallait mettre une note :

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BD du mercredi 3

Maus : Tome 1

Art Spiegelman, Maus : mon père saigne l’histoire, Flammarion,1992

Arthur Spiegelman raconte la vie de son père, Vladek, rescapé juif des camps nazis. La relation père-fils est tendue. Cette BD, en deux tomes, semble être un nouveau terrain d’entente.

maus-tome-1-tome-2-art-spiegelman-L-3Dans Maus, les Juifs sont des souris et les nazis des chats. Les chats terrorisent les souris. L’éditeur nous met en garde dès la quatrième de couverture « oubliez vos préjugés  : ces souris-là ont plus à voir avec Kafka ou Orwell qu’avec Tom et Jerry. Ceci est une vraie littérature ». Le graphisme de cette BD a énormément contribué à son succès. Mais, personnellement, je n’y ai pas été sensible. Du moins je n’ai pas accroché, j’ai toujours eu beaucoup de mal avec l’humanisation des animaux que ce soit dans l’art, dans les publicités ou ailleurs… Malgré tout, ici, je dois l’avouer, elle est intéressante car cette distinction de races finalement permet de bien souligner le délit de faciès dont ont été victimes les Juifs à cette période.

MAUSSL’auteur a réalisé un vrai travail historique avec un souci constant d’objectivité. Plus qu’une chronologie historique, Art Spiegelman, nous transcrit, grâce au dépouillement de ses témoignages, l’atmosphère ambiante de ce contexte belliqueux. Tout y est : le durcissement du régime, persécution des juifs par ce dernier, la mise en place du système D pour survivre caché hors porté du tortionnaire nazi, les premières rafles, la vie dans les camps…. Il reste honnête et partial même lorsqu’il s’agit de parler de son témoin : son père. Vladek Spiegelman est colérique et son avarice extrême lui fait défaut : « sur cette certains points, il est exactement comme les caricatures racistes du vieux juif avare », souligne tristement Art. Il ne s’est jamais vraiment remis du suicide de sa femme Anja. Mala sa seconde épouse en subit les conséquences. Néanmoins sa force de caractère lui a permis de s’échapper des camps et d’y survivre ce qui a fait de lui d’ailleurs, une riche source d’informations historiques.

vignette 1 p 41 mausEn somme, Maus est une BD historique extrêmement forte. Son graphisme sombre m’a un peu gêné mais finalement il reflète bien une période qu’il l’était tout autant.

Je vous parlerai du second tome très prochainement. D’ailleurs, l’intégral de cette BD est second dans le podium du top BD des blogueurs de décembre 2013, du mois de décembre dernier. N’hésitez pas à aller consulter la suite du classement que je n’ai pas publié le mois dernier par manque de temps.

Et s’il fallait mettre une note :

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Frida Kahlo

Gerry Souter, Frida Kahlo, Larousse, 2013

« Frida Kahlo aurait dû mourir trente ans plus tôt dans un horrible accident d’autobus, mais son corps transpercé, anéanti, résista assez longtemps pour fonder une légende et une collection d’œuvres qui refit surface trente ans après sa mort. »

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Magdalena Carmen Frieda Kahlo y Calderón est née le 6 juillet 1907 à Coyoacan au Mexique. Sa mère, anciennement Matilde Calderón, dévote catholique et métisse d’ascendance indienne et européenne, possède une vision profondément conservatrice et religieuse de la place de la femme dans le monde. De l’autre côté son père, Guillermo Kahlo, est un photographe célèbre d’un certain renom qui l’encourage à penser par elle-même. C’est ce que Frida s’engage à faire tout au long de sa vie : penser et vivre librement. Pour ce faire son père l’inscrit à la Escuela Nacional Preparatoria de San Ildefonso où elle fait partie des trente-cinq jeunes filles admises sur un total de deux mille élèves et devient, déjà dans sa classe, un personnage entourée de garçons qui allaient devenir d’éminents intellectuels ou de futurs membres du gouvernement du Mexique. C’est là qu’elle développe progressivement de profondes affinités pour le socialisme.

Mes Grands-Parents, mes parents et moi, 1936

Mes Grands-Parents, mes parents et moi, 1936

En 1923, Alejandro Gomez Arias et Frida deviennent amants. Ils passent des heures à la bibliothèque ibéro-américaine, à ingurgiter Gogol, Tolstoï, Spengler, Hegel, Kant et autres grands esprit européens. Elle demeure toute sa vie une communiste engagée. Elle va jusqu’à modifier sa date de naissance 1907 par 1910, date du début de la Révolution mexicaine, en gage d’affirmation de son engagement envers les idéaux révolutionnaires. Frida est une élève brillante, elle ambitionne de devenir médecin mais son corps ne suit pas son vif esprit.

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Portrait d’Alejandro Gomez Arias, 1928

A l’âge de six ans, elle est atteinte d’une poliomyélite qui atrophie sa jambe droite, la laissant avec une jambe plus courte. On la traite alors de pata de palo ou jambe de bois. Dès son plus jeune âge, Frida connaît la douleur. Mais cette première maladie n’est rien à côté de ce qu’il attend quelques années plus tard : un terrible accident de circulation. Un tram percute l’autobus où elle se trouve. La rambarde d’acier transperce son bassin et émerge de son vagin. Elle ne s’en remettra jamais. A la souffrance physique s’ajoute la souffrance morale. Frida est une amoureuse passionnée mais la plupart de ces relations sont chaotiques. La plus illustre, la plus belle mais aussi la plus douloureuse, d’entre-elle est celle que tout le monde connait : sa relation houleuse avec Diego Rivera. Ce coureur de jupon finira par l’achever. Elle a eu pendant son mariage avec ce dernier de nombreux amants et maîtresses également ; parmi eux Léon Trotstki  et Nick Muray.

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L’accident, 1926

Cette souffrance Frida Kahlo la met au service de son art. C’est son père qui lui fournit sa première boîte d’aquarelles et de pinceaux lorsqu’elle est étudiante. Elle commence alors à reproduire des gravures et des dessins connus d’autres artistes. Après l’accident la peinture devient son unique consolation. Elle commence à peindre des portraits et autoportraits. Sa première reconnaissance artistique se fait à travers le regard de Rivera alors célèbre peintre muraliste. En 1938, elle expose à New York. Elle fait immédiatement sensation. Sa carrière est en plein essor. C’est la consécration lorsque André Breton lui propose, à son tour, d’exposer à Paris. Lorsque Breton voit Ce que l’Eau m’a donné, et Quatre Habitants de Mexico, la place de Frida, au sein des surréalistes, est assurée pour lui :

« Cet art contient même cette goutte de cruauté et d’humour, seule capable de réunir les pouvoirs rares de ce philtre qui est le secret du Mexique »

Frida jouit alors d’une très grande proximité avec les surréalistes, étant admise parmi eux. Mais elle a finalement peu de sympathie pour eux : « Ils s’assoient des heures dans les cafés à réchauffer leurs précieux derrières, et parlent sans arrêt de culture d’art de révolution et ainsi de suite et patin et couffin, ils se prennent pour les dieux du monde, ils rêvent les idioties les plus fantastiques et empoisonnent l’air de théories et de théories qui ne réalisent jamais ». Frida demeura un esprit libre et indépendante toute sa vie.

Ce que l'Eau m'a donné, 1938

Ce que l’Eau m’a donné, 1938

Le personnage de Frida Kahlo m’a toujours fasciné. J’admire sa force, son courage, son intelligence et, cela étonnera peut-être certains, sa beauté. Ses œuvres m’intriguent, m’interpellent. La question éternelle à savoir si l’on apprécie les œuvres pour ce qu’elles sont ou pour leurs signatures ne se posent pas ici. En effet, ses tableaux « constituaient un journal intime visuel, une manifestation de son dialogue intérieur qui était, bien trop souvent, un cri de douleur ». Artiste et Art se confondent ici.

Autoportrait dédié à Léon Trostki, 1937

Autoportrait dédié à Léon Trostki, 1937

Ce Larousse est un beau livre fort bien fait pour qui veut cerner ce personnage tumultueux. Il compile ses chefs d’œuvres. C’est un vrai plaisir de pouvoir les avoir sous la main et les contempler à sa guise.  Mais comme dans tout Larousse bien fait, l’auteur se « contente » (la tâche n’est pas aisée ne vous méprenez pas) de retracer la vie de l’artiste de manière plus ou moins objective. Son récit est dénué de toutes émotions contrairement peut être au récit de Gérard de Cortanze dont nous a parlé récemment Moka. Une future lecture certainement. Je vais d’abord me plonger dans les écrits de Frida Kahlo.

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Ce beau livre est un cadeau de l’adorable Neph (merci ! ) avec qui nous avons la chance d’aller, le week-end prochain, voir l’exposition dédiée à Frida Kahlo et Diego Rivera, à l’Orangerie. N’ayez crainte vous en entendrez parler par ici !

Et s’il fallait mettre une note :