Forever bitch

Diglee, Forever bitch, Éditions Delcourt, 2013.

Forever bitch c’est trois jeunes femmes qui s’essayent à l’Amour. Elles tombent amoureuse, tombent tout court, se font mal, se relèvent, apprennent de leurs erreurs en nous partageant leur franche vision des choses, sans filtre, comme ça vient : « Sortir avec son ex, c’est comme ravaler son vomi : c’est toujours acide. » Vous voilà prévenus.

DIGLEEA la veille de ses trente ans, Louise fait le bilan. Maud, son coup de foudre amical, vient de se faire larguer. Elle est au plus mal. Pour oublier elle multiplie les aventures sans lendemain. Il faut la consoler. Audrey, sa « BBF (Best Friend Foverer) » est sur un petit nuage. Elle pense avoir trouvé l’homme de sa vie avec qui elle achètera une grande maison dans laquelle ils feront des bébés… Mais cela était sans compter sur les belles surprises que nous réservent la vie. Louise, quant à elle, file le parfait amour avec Fred. Lorsque ce dernier commence à parler mariage, Louise flippe grave.

présentationL’amour est un sujet qui passionne Diglee. Elle se lance alors dans des recherches, des observations (elle ira même jusqu’à se créer un compte sur adopteunmec.com, c’est dire ! )… qui seront le fruit de son inspiration. Elle l’explique ici dans un billet sur l’amour. Un billet drôle et touchant. Un billet qui m’a donné envie de découvrir son travail et en particulier cette BD.

Je m’attendais alors à une BD pleine d’émotions, d’humour, de fraicheur, qui dépeint les difficultés de trouver l’amour dans notre société moderne. L’humour est bien au rendez-vous. Diglee parvient à nous faire sourire même rire parfois. Le graphisme très girly, en adéquation avec la thématique, apporte une certaine fraîcheur et un certain dynamisme mais réduit considérablement le lectorat : si vous n’êtes pas une jeune  trentenaire, passez votre tour.  Par contre je trouve que la cruauté –  tant dans les propos que dans le graphisme – prend le dessus sur l’émotion ce qui rend la BD on ne peut plus caricaturale. Dommage.

Par ailleurs, je vous invite vivement à découvrir le très bon blog de cette auteure dont les billets plein d’humour sonnent juste à chaque fois.

Marion l’a lu aussi.

Et s’il fallait mettre une note : ☆☆

11,5/20

11,5/20

Mauvais genre

Chloé Cruchaudet, Mauvais genre, Delcourt, 2013

Un soir au bal, Louise et Paul se rencontrent. Ils tombent amoureux. Ils se marient. Mais aussitôt Paul est appelé à honorer son devoir de citoyen. A l’issue de son service militaire, il se languit de retrouver la femme de sa vie. Mais Guerre éclate et vole la vedette à Amour. Paul devient caporal… et très vite, il a mal. L’horreur des tranchées est insupportable. Pour y échapper, il se mutile puis déserte. Il faut se cacher pour ne pas se faire arrêter. Paul reste isolé dans une chambre d’hôtel, pour ne pas déprimer il doit mettre fin à sa clandestinité. Il devient alors Suzanne par commodité d’abord, puis de plus en plus, au cours de ces dix années, par affinité. Mauvais genre est l’histoire vraie et tragique du destin hors norme d’un couple qu’il était tout autant…

La BD, même romancée, met bien l’accent sur l’atrocité de la guerre et le traumatisme qu’elle a engendré.

« C’est dégueulasse, la mort, ceux qui disent le contraire… sont des foutus menteurs ».

1Aussi via les personnages secondaires, on arrive bien à saisir les représentations mentales de l’Opinion et constater ainsi les effets du conditionnement psychologique. Il faut coûte que coûte servir la mère Patrie : un déserteur est forcément un traite, un réformé est forcément un lâche… Même la guerre une fois terminée.

2Mauvais genre lève également le voile sur les dessous de ce Paris des années folles, une période qui est à mon sens significative d’une population frustrée, trop longtemps résignée et qui  laisse libérée enfin ses fantasmes cachés. L’auteure nous décrit, ici, de manière inédite le Bois de Boulogne, sans faire l’étalage de la prostitution, elle parle de ce lieu comme étant un quasi monde parallèle où les identités sont échangées et la sexualité libérée. En somme, un lieu ludique plus que glauque.

4Au fin fond de ce bois se confondent les genres, se libèrent les mœurs mais se joue également la déchéance d’un couple complexe qui se veut libéré mais qui est en fait déchiré par la violence d’un mari jaloux et alcoolique.

Les histoires d’amour finissent mal en général… et en particulier ici.

3Mauvais genre est une très belle BD tant par sa forme que par son fond. Le jeux de couleur est très intéressant esthétiquement et symboliquement. Les touches de rouges sur un fond en noir et blanc permettent à l’auteure de mettre en lumière des éléments essentiels. Le fond quant à lui met en lumière une période noire…

Et s’il fallait mettre une note :

topbd_20131Moka, Marion, Noukette, Jérôme, Mo, Lunch, et Yvan l’ont lu aussi !

DJANGO UNCHAINED

Quentin Tarantino, R.M. Guéra, Jason Latour, DJANGO UNCHAINED, Urban Comics, 2014.

Dr King Schultz est un personnage hors du commun. Un dentiste qui se reconverti en chasseur de prime vous en conviendrez n’est pas banal. Son chemin croise celui de Django, esclave du Sud des États-Unis et ancienne propriété des frères Brittle. Voilà une information qui ravi notre ancien dentiste excentrique. Il en fait l’acquisition. Il traversent alors un bout de chemin ensemble bravant les mœurs de l’époque. Schultz fait de Django son associé. Il est désormais un homme libre. Son premier projet en tant qu’homme libre est de délivrer Broumilda, son épouse. Pour ce faire un plan est finement échafaudé. Mais rien (évidemment) ne se déroulera comme prévu…

[Attention : boucherie inside]

 

Django unchained est un film du génialissime Tarantino sorti en décembre 2012.

 

 

De ce film nait une BD.

L’intrigue de la BD reste fidèle à l’œuvre originale. L’avant-propos est d’ailleurs signé par Tarantino, lui même :

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« J’adore les comics, et notamment les comics western. En grandissant, j’ai lu les aventures de Kid Colt Outlaw, Tamahawk, The Rawhide, Bat Lash et surtout Yang [..] C’est donc empreint de ce genre de lectures que je vous présente DJANGO UNCHAINED. DJANGO UNCHAINED est un long western épique. Quand j’écris un script aussi foisonnant que celui-ci ou celui de KILL BILL, certains passages – vraiment trop long – n’apparaissent pas dans le film. si mes scripts n’étaient pas coupés, mes films dureraient quatre heures ! Il me faut donc toujours les modifier pour les adapter aux exigences du cinéma. Ce qui est vraiment cool dans la version comik book de DJANGO UNCHAINED, c’est qu’elle reprend le script dans son intégralité. Alors, si certains chapitres ont dû disparaître dans le film, vous les retrouverez tous ici. Ce comic book reflète littéralement la toute première version de mon script. J’espère que vous apprécierez l’effort ».

Oui beaucoup. Le graphisme est de grande qualité. L’intrigue, même plus long, reste intense et dynamique.

J’avais trouvé le film excellent avec des jeux acteurs exceptionnels (en particulier, pour moi, celui Christoph Waltz). Mais la BD semble plus réaliste. Les effluves de sang – signature du réalisateur – sont légèrement exagérées pour être empreints de réalisme. Aussi la BO rap complètement anachronique fait presque sourire. Pour finir cette comparaison, je dirai que dans la BD la violence est moins prégnante, ce qui m’a permis d’en faire l’acquisition pour le CDI.

Cela dit même si les musiques du films sont anachroniques, elles restent un régal à écouter. Faites-vous plaisir :

 

Et s’il fallait mettre une note :

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Le combat ordinaire : T4

Manu Larcenet, Le combat ordinaire : planter des clous. Dargaud, 2007

« C’est l’histoire d’un chantier qui ferme, d’une petite fille amoureuse, d’un soir d’élections et d’une nuit dehors… » On retrouve Marco deux ans plus tard, jeune père de famille et journaliste-reporter pour le journal local, engagé dans un combat social.

La paternité a longtemps fait très peur à Marco. Il prenait la fuite dès que son amie Émilie évoquait l’idée. Jusqu’au jour où il n’a pas eu le choix. Mais finalement… sa « fille est formidable. Elle et moi avons eu plus ou moins deux ans de tendre méfiance mutuelle jusqu’à ce qu’elle commence à parler, brusquement. J’ai alors découvert l’étendue vertigineuse de sa soif d’information et sa volonté obstinée à s’adapter. Si je devais intégrer autant de découvertes révolutionnaires en si peu de temps, je deviendrais fou. Car le monde n’a rien de logique ! Il est truffé de subtilités, de pièges, de fausses pistes, si bien qu’il faut être tenace et en veille permanente pour en suivre le flot. Dans son sillage, ma fille me contraint à tout repenser sous les angles forcément différents. Forte de sa minuscule vie, elle m’éduque ». Nul doute, Marco est conquis. Sa fille, Maud, a eu raison de ses angoisses.

L’intrigue se déroule, en 2007,  en pleine campagne électorale. Ce contexte de peut-être renouveau politique coïncide avec un contexte d’agitation sociale. Marco reçoit un appel de Pablo, un ouvrier de l’atelier 22 où travaillent des hommes – comme feu son père – qui ne savent rien faire d’autres que planter des clous. L’usine va fermer. Les ouvriers ont besoin d’un coup de pousse médiatique. Marco doit couvrir l’événement. Mais la rédaction refuse « le sujet […] n’est pas prioritaire ». Le rédacteur en chef poursuit « vous croyez que parce que mes lecteurs seront informés et éventuellement émus, le sort de ces gens changera ? […] Vous imaginez des hordes de citoyens se lever pour apporter un soutien populaire massif aux plus menacés d’entre eux ? Le grand soir ? Au risque de rater la nouvelle star ? Soyons sérieux ! »

Marco est indigné. « Le pur désespoir pose des questions tellement essentielles qu’il ne peut s’accommoder d’idéologie… L’escroquerie idéologique, c’est de convaincre qu’il existe une vérité. Le réel n’importe plus alors que dans la mesure où il peut se plier pour s’y conformer. Pourtant, la rue ou les métastases, par exemple sont abyssalement indifférentes au CAC 40 ou à la ligne du parti… On m’objectera sans doute qu’elles ce sont tout autant à la poésie, et on aura tort. Délestée de toute logique, la poésie est la seule manière libre de remarquer ce qui est précieux […] La poésie rachète tout. » Face à la résignation des uns et à l’indifférence des autres Marco n’en finit pas de bouillonner de colère. On comprend bien, alors, la citation d’ouverture de Magyd Cherfi (Zebda) : « Je suis fracas quand la foule est tranquille ». Je ne résiste pas d’ailleurs à vous passer la chanson dans son intégralité. Elle se marie tellement bien avec cette excellente BD !

C’est ainsi que s’achève ma lecture de cette magnifique série. Le combat ordinaire de Marco, je l’ai déjà dis et je le répète est une vraie leçon de vie.

Et s’il fallait mettre une note :

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Le sursis

Gibrat, Le sursis : tome 1. Aire libre, 1999

En 1943, Julien est réquisitionné pour le service militaire en Allemagne. Il s’échappe du wagon in extremis et court se réfugier chez sa tante. Le lendemain les gendarmes viennent lui annoncer le décès de ce dernier : le train en direction de l’Allemagne a été bombardé. On a retrouvé les papiers de Julien sur une victime visiblement méconnaissable puisqu’on la prend pour lui. Il assiste alors depuis se fenêtre à son propre enterrement.

A Cambeyrac, petit village aveyronnais, la guerre occupe tous les esprits. Elle divise, au cours de débats agités. Elle rassemble autour d’un dernier hommage rendu à l’un des leurs. Puis, la vie continue sur les terrasses de café, sur les places de marchés… Julien suit toutes ces agitations quotidiennes et politiques depuis sa fenêtre. Son attention est particulièrement dirigée vers Cécile – serveuse au café de la place principale – dont il est amoureux. Il bouillonne lorsqu’il la voit flirter avec un soldat…

Le graphisme est très beau. Le récit traduit bien l’ambiance quotidienne dans le contexte belliqueux de la Seconde Guerre mondiale : la peur, le système D, la résignation… Mais je dois l’avouer je me suis terriblement ennuyée.

Et s’il fallait mettre une note :

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Le combat ordinaire : T3

Manu Larcenet, Le combat ordinaire : ce qui est précieux, Dargaud, 2011

Marco apprend avec joie que ses photographies de l’atelier 22 vont être publiées. Par ailleurs, il doit faire face au décès de son père et au désir de maternité de plus en plus pressant d’Émilie. Le combat ordinaire de Marco devient difficilement supportable : ces crises d’angoisses redoublent.

Très touché par la mort de son père, Marco tente malgré tout d’être présent pour sa mère et son frère. Il aide d’ailleurs sa mère à mettre de l’ordre dans les affaires de son père. C’est là, qu’il se rend compte qu’il ne connaissait pas vraiment son père. Il s’empare de son journal intime mais il n’y trouve rien de personnel. Désespéré, il se lance alors dans une quête d’identité : qui était Antoine, son père ? C’est un personnage inattendu qui lui apportera quelques réponses…

Aussi, Marco doit faire face à un ultimatum posé par sa compagne. Émilie veut avoir un enfant. Marco doit se décider s’il veut rester avec elle. Se pose alors la question de la paternité à un moment où il se cherche et cherche, lui même, son père. Marco retourne chez le psy.

Le combat ordinaire continue à pousser la réflexion afin de nous faire réfléchir sur la condition humaine : la vie après la perte d’un proche (questions, regrets, résignations), la vie à deux, les compromis, la parentalité… Autant de questions qui nous amènent à nous questionner sur nous-même.

Et s’il fallait mettre une note :

BD du mercredi 3

Le bleu est une couleur chaude

Julie Maroh, Le bleu est une couleur chaude, Glénat, 2013

Après le décès brutal de Clémentine, Emma sa compagne, découvre son journal intime. A travers celui-ci ses tourments, ses doutes, la passion amoureuse qui l’animait. La lecture de journal est un vrai crève cœur.

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« 12 octobre 1994 Cher journal aujourd’hui c’était mon anniversaire, j’ai eu 15 ans et tu es le cadeau de Mamie ! » A 15 ans, Clémentine à une vie d’adolescente, on ne peut plus banale : une vie lycéenne enrichit par de nombreuses amitiés, des sorties, des rencontres… Mais sa vie bascule lorsque son chemin croise celui d’Emma. Clémentine va découvrir son homosexualité en tombant amoureuse d’Emma.

Extrait-1LE BLEU EST UNE COULEUR...

L’auteure commente cette planche, ce coup de foudre dans un article de Télérama :

« Ce que j’aime dans la bande dessinée c’est, entre autres, le travail de la temporalité et de l’ellipse. Je crois que l’enjeu de cette planche touchait clairement à cela. En une planche on peut raconter plusieurs minutes, plusieurs heures, plusieurs années (ce que j’ai fait ailleurs dans le livre), et j’ai l’impression que c’est encore moins évident de réussir à étirer quelques secondes sur autant d’espace. Ce que j’aime également dessiner de plus en plus, et qu’on retrouve dans cette page, c’est d’essayer de retranscrire tout le bruit alentour, tout un séisme intérieur, en gardant les images muettes, sans texte. Représenter un coup de foudre tenait ici de ces deux problématiques graphiques réunies. C’est un bruit assourdissant que l’ont ressent en soi, un basculement de deux secondes. Et évidemment ça se produit par le regard, par ce que l’autre en face dégage, et son attitude. Mais je vois aussi la relation amoureuse comme une danse, où les notions de rythmes et de synchronisations sont importantes. Si je peux réussir à introduire cela dans la rencontre entre Emma et Clémentine c’est tant mieux ! Ici on tourne avec elles, et elles se retournent en même temps… D’abord il n’y a qu’elles deux, en plan vertical et serré, mais très vite l’espace est prêt à les séparer de nouveau et s’étire en largeur. On me demande souvent pourquoi dans la troisième case le visage d’Emma est coupé en deux. C’est très simple : on la voit à travers les yeux de Clémentine, qui d’abord tombe sur le visage de cette fille qui lui arrive depuis le trottoir d’en face, puis elle est aspirée par son regard et dans un troisième temps c’est son sourire, ou tout simplement sa bouche, qui la happe. »

L’auteure met bien en lumière la difficile transition de la vie d’adolescent(e) à la vie d’adulte. Une période où l’on se découvre à travers son corps et le corps des autres. Cette quête d’identité se complexifie quand finalement on se trouve des affinités qui ne font pas l’unanimité. Et c’est vrai, « les questions des ados sont banales aux yeux des autres. Mais quand on se sent seule à pieds joints dedans, comment savoir sur lequel danser ? »  Effectivement Clémentine devra faire face aux rejets de ses amies et de sa famille après la découverte de son homosexualité.

Le graphisme de cette BD est agréable, le jeux de couleurs et de lumière le met bien en valeur. La BD révèle une écriture sensible et touchante. Elle pousse à la réflexion sans tremper, à mon sens, dans dans un pot de guimauve tout mielleux. Le dénouement l’illustre bien :

« Emma… tu m’avais demandé si je croyais que l’amour éternel existe. L’amour est quelque chose de trop abstrait et d’indiscernable. Il est dépendant de nous perçu et vécu par nous. Si nous n’existions pas, il n’existerait pas. Et nous sommes tellement changeants… Alors l’amour ne peut que l’être aussi. L’amour s’enflamme, trépasse, se brise, nous brise, se ranime. L’amour n’est peut-être pas éternel mais nous, il nous rend éternels… »

Cette BD a été publié pour la première fois en 2010. Elle est revenu au devant de la scène médiatique grâce à l’adaptation au cinéma par Abdelatif Kechiche. Enfin, on ne peut pas vraiment parler d’adaptation puisque la BD le bleu est une couleur chaude et le film la vie d’Adèle sont assez différents finalement. Il serait plus juste de parler d’inspiration.

L’auteure de la BD lui dit bien sur son blog d’ailleurs :

« Le dégradé de la BD jusqu’au film

Kechiche et moi nous sommes rencontrés avant que j’accepte de lui céder les droits d’adaptation, c’était il y a plus de 2 ans. J’ai toujours eu beaucoup d’affection et d’admiration pour son travail. Mais surtout c’est la rencontre que nous avons eue qui m’a poussée à lui faire confiance. Je lui ai stipulé dès le départ que je ne voulais pas prendre part au projet, que c’était son film à lui. Peut-être est-ce ce qui l’a poussé à à me faire confiance en retour. Toujours est-il que nous nous sommes revus plusieurs fois. Je me souviens de l’exemplaire du Bleu qu’il avait sous le bras: il ne restait pas un cm2 de place dans les marges, tout était griffonné de ses notes. On a beaucoup parlé des personnages, d’amour, des douleurs, de la vie en somme. On a parlé de la perte du Grand Amour. J’avais perdu le mien l’année précédente. Lorsque je repense à la dernière partie de La vie d’Adèle, j’y retrouve tout le goût salé de la plaie.

Pour moi cette adaptation est une autre version / vision / réalité d’une même histoire. Aucune ne pourra annihiler l’autre. Ce qui est sorti de la pellicule de Kechiche me rappelle ces cailloux qui nous mutilent la chair lorsqu’on tombe et qu’on se râpe sur le bitume.
C’est un film purement kéchichien, avec des personnages typiques de son univers cinématographique. En conséquence son héroïne principale a un caractère très éloigné de la mienne, c’est vrai. Mais ce qu’il a développé est cohérent, justifié et fluide. C’est un coup de maître.
N’allez pas le voir en espérant y ressentir ce qui vous a traversés à la lecture du Bleu. Vous y reconnaîtrez des tonalités, mais vous y trouverez aussi autre chose. »

Le film a fait beaucoup parler d’abord pour sa palme d’or obtenu au festival de Cannes puis à cause des polémiques qu’il y a eu autour, le traitement des actrices et les scènes de sexes. L’auteure revient sur son blog sur ce dernier point.

« Quant au cul Quant au cul… Oui, quant au cul… Puisqu’il est beaucoup évoqué dans la bouche de celles et ceux qui parlent du film… Il est d’abord utile de clarifier que sur les trois heures du film, ces scènes n’occupent que quelques minutes. Si on en parle tant c’est en raison du parti pris du réalisateur. Je considère que Kechiche et moi avons un traitement esthétique opposé, peut-être complémentaire. La façon dont il a choisi de tourner ces scènes est cohérente avec le reste de ce qu’il a créé. Certes ça me semble très éloigné de mon propre procédé de création et de représentation. Mais je me trouverais vraiment stupide de rejeter quelque chose sous prétexte que c’est différent de la vision que je m’en fais. Ça c’est en tant qu’auteure. Maintenant, en tant que lesbienne… Il me semble clair que c’est ce qu’il manquait sur le plateau: des lesbiennes. Je ne connais pas les sources d’information du réalisateur et des actrices (qui jusqu’à preuve du contraire sont tous hétéros), et je n’ai pas été consultée en amont. Peut-être y’a t’il eu quelqu’un pour leur mimer grossièrement avec les mains les positions possibles, et/ou pour leur visionner un porn dit lesbien (malheureusement il est rarement à l’attention des lesbiennes). Parce que – excepté quelques passages – c’est ce que ça m’évoque: un étalage brutal et chirurgical, démonstratif et froid de sexe dit lesbien, qui tourne au porn, et qui m’a mise très mal à l’aise. Surtout quand, au milieu d’une salle de cinéma, tout le monde pouffe de rire. Les hérétonormé-e-s parce qu’ils/elles ne comprennent pas et trouvent la scène ridicule. Les homos et autres transidentités parce que ça n’est pas crédible et qu’ils/elles trouvent tout autant la scène ridicule.  Et parmi les seuls qu’on n’entend pas rire il y a les éventuels mecs qui sont trop occupés à se rincer l’œil devant l’incarnation de l’un de leurs fantasmes. Je comprends l’intention de Kechiche de filmer la jouissance. Sa manière de filmer ces scènes est à mon sens directement liée à une autre, où plusieurs personnages discutent du mythe de l’orgasme féminin, qui… serait mystique et bien supérieur à celui de l’homme. Mais voilà, sacraliser encore une fois la femme d’une telle manière je trouve cela dangereux. En tant que spectatrice féministe et lesbienne, je ne peux donc pas suivre la direction prise par Kechiche sur ces sujets. Mais j’attends aussi de voir ce que d’autres femmes en penseront, ce n’est ici que ma position toute personnelle. »

Je trouve ce long paragraphe très intéressant. Le point de vue est expliqué, argumenté dans le détail. L’auteure tente, et c’est là une noble cause, d’aller au-delà des préjugés en mettant le doigt sur ce qui relève du stéréotype. Il est vrai quand j’ai commencé à lire la BD (j’avais déjà vu le film avant) je l’ai trouvé plus subtile, sensible… Mais les scènes de sexe sont là aussi clairement explicitées. L’auteure y consacre deux planches entière. Certes c’est moins cru que dans le film : support oblige. Cependant en tant que professeure documentaliste je ne me verrai pas tout de même acheter cette BD pour le CDI.

J’aime beaucoup les films d’Abdelatif Kechiche en général. Mais là je dois l’avouer j’ai préféré la subtilité de la BD.

Et s’il fallait mettre une note :

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BD du mercredi 3

Maus : Tome 1

Art Spiegelman, Maus : mon père saigne l’histoire, Flammarion,1992

Arthur Spiegelman raconte la vie de son père, Vladek, rescapé juif des camps nazis. La relation père-fils est tendue. Cette BD, en deux tomes, semble être un nouveau terrain d’entente.

maus-tome-1-tome-2-art-spiegelman-L-3Dans Maus, les Juifs sont des souris et les nazis des chats. Les chats terrorisent les souris. L’éditeur nous met en garde dès la quatrième de couverture « oubliez vos préjugés  : ces souris-là ont plus à voir avec Kafka ou Orwell qu’avec Tom et Jerry. Ceci est une vraie littérature ». Le graphisme de cette BD a énormément contribué à son succès. Mais, personnellement, je n’y ai pas été sensible. Du moins je n’ai pas accroché, j’ai toujours eu beaucoup de mal avec l’humanisation des animaux que ce soit dans l’art, dans les publicités ou ailleurs… Malgré tout, ici, je dois l’avouer, elle est intéressante car cette distinction de races finalement permet de bien souligner le délit de faciès dont ont été victimes les Juifs à cette période.

MAUSSL’auteur a réalisé un vrai travail historique avec un souci constant d’objectivité. Plus qu’une chronologie historique, Art Spiegelman, nous transcrit, grâce au dépouillement de ses témoignages, l’atmosphère ambiante de ce contexte belliqueux. Tout y est : le durcissement du régime, persécution des juifs par ce dernier, la mise en place du système D pour survivre caché hors porté du tortionnaire nazi, les premières rafles, la vie dans les camps…. Il reste honnête et partial même lorsqu’il s’agit de parler de son témoin : son père. Vladek Spiegelman est colérique et son avarice extrême lui fait défaut : « sur cette certains points, il est exactement comme les caricatures racistes du vieux juif avare », souligne tristement Art. Il ne s’est jamais vraiment remis du suicide de sa femme Anja. Mala sa seconde épouse en subit les conséquences. Néanmoins sa force de caractère lui a permis de s’échapper des camps et d’y survivre ce qui a fait de lui d’ailleurs, une riche source d’informations historiques.

vignette 1 p 41 mausEn somme, Maus est une BD historique extrêmement forte. Son graphisme sombre m’a un peu gêné mais finalement il reflète bien une période qu’il l’était tout autant.

Je vous parlerai du second tome très prochainement. D’ailleurs, l’intégral de cette BD est second dans le podium du top BD des blogueurs de décembre 2013, du mois de décembre dernier. N’hésitez pas à aller consulter la suite du classement que je n’ai pas publié le mois dernier par manque de temps.

Et s’il fallait mettre une note :

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Persepolis

Marjane Satrapi, Persepolis, L’Association, 2007

Persepolis est une BD autobiographique, et on peut le dire historique, en noir et blanc publiée en quatre tomes entre 2000 et 2003. Un intégral est publié en 2007 à l’occasion de l’adaptation cinématographique. C’est avec beaucoup d’humour et d’émotions que Marjane Satrapi nous dépeint les bouleversements politiques qu’a subit l’Iran après la révolution islamique.

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En 1978, à Téhéran, Marjane a huit ans. Déjà très croyante elle rêve de devenir prophète pour être à la fois « justice, amour et colère de Dieu ».

prophète

En 1979 Marjane suit avec exaltation les événéments qui mènent à la révolution et provoquent la chute du régime de Shah. Marji est quasiement née avec une conscience politique. Elle évolue dans un milieu progressiste et fortement politisé. Son grand-père a été premier ministre d’Iran puis son arrière grand-père a été le dernier Shah de la  dynastie kadjar. Plus tard, son oncle Anoush dont Marji fut très proche, sera executé car considéré comme opposant du régime. Ses parents et sa grand-mère avec qui elle est particulièrement liée prennent une part active dans les manifestations. Bref Marjane suit de près les événements historiques qui secouent son pays.

politisé

La révolution islamique éclate. Le peuple est euphorique. Mais les choses prennent une tournure innatendue. Une République islamique se met en place. Les Iranniens voient leurs libertés se restreindre progressivement. Les universités, dangeureuses pour le régime, ferment. Marji voient son rêve de devenir chimiste s’envoler. Face à ces injustices grandissantes, Marji s’éloigne de celui qu’elle considérait comme son ami, Dieu. Elle a dix ans quand elle doit porter le voile.

foulard

Avec l’instauration de la République Islamique débute le temps des « commissaires de la révolutions » qui contrôlent tout : tenues, comportements… Le régime se durcit lorsque un an plus tard éclate la guerre contre l’Irak. C’est la pénurie dans les supermarchés et les station-services. Marji est une jeune fille au caractère bien trempé. Elle a beaucoup de difficultés à accepter les nouvelles contraintes et les durcissements politiques. Pour sa sécurité, ses parents l’envoient à quatorze ans, en Autriche.

restrictions libertés

En Autriche elle reprend goût à la liberté. Elle se confontre à une vraie vie d’adolescente mais aussi à la différence et l’indifférence. Sa langue bien pendue lui joue également des tours en Europe. Elle ne cesse de déménager jusqu’au jour où elle se retrouve dans la rue… s’en est trop Marjane veut rentrer au près des siens. La retour à la réalité iranienne est plus difficile que prévu. Marjane en est désormais sûre sa vie est ailleurs : elle s’exile en France.

EXIL

Persepolis est une BD extrêment forte mettant en scène des personnages haut en couleurs dans un contexte très difficile. La force de caractère de Marjane Satrapi est admirable, sa curiosité intellectuelle est exceptionnellement exceptionnelle. C’est avec cette finesse d’esprit et cette intelligence qu’elle a composé ce chef d’oeuvre qui fonctionne bien. Cette BD est très intéressante. On y apprend énormément : mine d’or d’informations politico-sociales et historiques. Par ailleurs, elle a eu la chance d’avoir des parents et une grand-mère qui l’ont toujours choyé et encouragé dans tout ce qu’elle entreprit. Il fallait continuer à vivre coûte que coûte. Le rire et la fête devaient éclater dans les foyers malgré tout. L’humour de sa grand-mère était particulièrement fracasant. C’est à elle qu’elle doit sa force de caractère et peut-être son humour qui fait beaucoup dans le succès de cette BD. Elle lui rend un hommage tout particulier dans Broderies.

grand-mère

En  2007, Marjane Satrapi avec la collaboration de Vincent Parronaud retravaille, sa BD et en fait un long métrage d’animation franco-américain. Après la lecture de ce chef d’oeuvre je n’ai pu resister à en visionner l’adaptation. On y reconnait (à l’aide de Wikipédia surtout) des voix très connues telles que Sean Penn, Gena Rowlands, Iggy Pop, Catherine Deneuve… Présenté dans la sélection officielle du Festival de Cannes 2007, le film y a obtenu le prix du jury ex æquo avec Lumière silencieuse de Carlos Reygadas. Le film a été nommé pour l’Oscar du meilleur film d’animation 2007.

Le film est très fidèle à la BD. L’animation y apporte une plus-value. Les auteurs ne tombent pas, comme dans la BD d’ailleurs, dans la dramatisation extrême bien au contraire il ne s’y attardent pas. Il nous révèle avec simplicité la dureté et l’absurdité du régime en le tournant en dérision parfois. Le rire a semblé être salvateur dans un contexte où il n’y avait que pleurs.

18,5/20

18,5/20

Et s’il fallait mettre une note : 

Ma révérence

Lupano. Rodguen, Ma révérence, Delcourt, 2013

Vincent est un jeune trentenaire en galère. Pour s’en sortir, il ambitionne (et je pèse bien mes mots), le braquage d’un fourgon blindé. Il choisit comme complice un énergumène répondant au nom de Gaby. Lupano et Rodguen nous livrent ici l’histoire d’un braquage rocambolesque..

ma révérenceVincent semble vomir la société occidentale, ses excès, ses dérives, ses injustices sociales… Il faut le dire elle ne la pas épargner. Il est temps de se venger, pour ce faire, un plan a été finement échafaudé.

couverture ma révérenceMais attention il ne s’agit pas de n’importe quel braquage. On parle ici d’un « braquage social » ! En effet Vincent s’érige en Robin-des-bois des temps modernes. « Le message c’est qu’on vole de l’argent sans violence, pour le redistribuer à ceux qui en sont privés ainsi qu’à tous les protagonistes de l’événement ». Noble tâche certes. Mais lorsque l’on a fait connaissance avec les protagonistes on ne peut s’empêcher de sourire. Les auteurs d’ailleurs ne se gênent pas pour tourner la situation en dérision le temps d’une planche à la fois drôle et touchante : lors de la répétition du braquage Gaby sort une vraie arme et par maladresse abat une chèvre. La réaction de Vincent est inattendue. Bon, d’accord, son objectif braquage sans violence a échoué avant même l’ouverture des hostilités. Mais, quand même, un futur braqueur de fourgon blindé n’est pas censé s’affoler à la vue du sang d’une chèvre décédée…

épisode la chèvreVous l’aurez compris Gaby est un vrai boulet. Il traîne, à lui seul, toutes les tares possibles et imaginables. Il a un physique disgracieux. Il boit comme il respire. Il est vulgaire dans ses propos comme dans son attitude. Puis pour couronner le tout il est raciste et homophobe. Bref, il cumule, le Gaby… Mais le narrateur (qui n’est autre que Vincent) tient à nous mettre en garde : « Le spectateur inattentif pourrait penser qu’il suit la route de monsieur « tout-le-monde », or pas du tout. Il est juste à côté, dans la contre-allée, ça fait 50 ans que ça dure… Il traverse le temps comme un héros, sans essayer le moins du monde de s’intégrer à la société qui fait tout ce qu’elle peut pour le rejeter, le dégueuler, se décoller de la semelle ». Personnellement, je suis moyennement convaincue. Mais il est vrai Gaby est un personnage attachant avec, finalement, un bon fond. Le dénouement de l’intrigue nous le prouve…

Planche ma révérenceIl faut quand même que je vous dise la raison qui est à l’origine de tout ça. Cette raison s’appelle Rana. Vincent l’a rencontré trois plus tôt, lorsqu’il décide de faire honneur à l’héritage de sa grand-mère en le dilapidant au Sénégal. Rana est une femme intelligente, libre et engagée. Malgré tout elle tombe sous le charme de Vincent (nul n’est parfait). C’est l’amour fou, passionnel jusqu’au jour où… Rana tombe enceinte. Vincent panique et, comme tout homme qui se respecte, prend lâchement la fuite (je plaisante.. un peu). Mais, quelques mois plus tard, il regrette : Rana lui manque. Puis, accessoirement, il aimerait bien faire la connaissance de son fils. Cependant pas facile de prendre soin d’une famille quand on a pas un rond…

RanaEn somme Vincent et Gaby sont deux loosers mal intégrés dans une société qui les a bien fait misérer. Le braquage semblait alors la seule issue à envisager… pour tirer leur révérence. Ils la tireront mais pas de la manière escomptée. Ce braquage surréaliste sert de prétexte à l’élaboration fine d’une chronique sociale qui flirte étroitement (et admirablement bien) avec les caractéristiques d’un polar à la fois drôle et dramatique.

Merci à la fine équipe du top BD des blogueurs pour cette belle découverte. Découvrez le billet de certains d’entre eux : Jérôme, Yvan, Noukette et Moka.

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Et s’il fallait mettre une note :