Eux sur la photo.

Héléne Gestern, Eux sur la photo, Arléa, 2011.

La mère adoptive d’Hélène, Sylvia est gravement malade. Elle va mourir et laissera Hélène orpheline. Cette douleur va en faire rejaillir des plus anciennes. Des questions sans réponses. Des secrets de famille inavoués. Hélène veut savoir. Elle publie alors une annonce dans un journal  avec en appui une photo retrouvée dans les papiers de famille : une femme, sa mère, entourée de deux hommes. Hélène lance une bouteille à la mer à la recherche de la vérité sur sa mère. Une réponse arrive. Stéphane a reconnu son père. Commence alors entre eux deux, une correspondance timide d’abord puis très vite passionnée et passionnante.

Cette correspondance est parsemée de détails, d’indices sur un passé, sur des morceaux de vies qui se répondent. Hélène et Stéphane deviennent des « archéologues familiaux » à la recherche de vestiges soigneusement enfouis. On suit alors scrupuleusement avec eux cette enquête presque de manière intrusive. Je n’ose pas vous en révéler plus ni sur les autres personnages, ni sur le déroulement de cette quête du passé par crainte de tout gâcher.

Hélène Gestern livre ici une belle réflexion sur les secrets de familles et leurs conséquences dans la vie de ceux qui en héritent. Cette réflexion est romancée par une intrigue pleine de tendresse et de délicatesse. Il faut ajouter à tout ceci (en plus, oui ! ) un vrai travail de fond (et très très intéressant)  sur la photographie comme objet de mémoire et trace indélébile du passé. L’auteure donne la parole à la photographie comme on donnerait la parole à un témoin. Mais, il y a un mais. N’étant pas vraiment fan des longues et interminables descriptions, j’ai eu du mal à accrocher au début. La correspondance entre nos deux protagonistes a évidemment vite changé la donne. Mais (bon d’accord en fait il y a deux mais), l’évolution de la relation entre ces derniers est attendue, on devine même leurs doutes, leurs craintes, leurs espérances… Ceci étant dit on passe un vrai bon moment de lecture. L’écriture est belle, pleine de poésie et très agréable à lire.

J’ai découvert cette talentueuse auteure grâce à son second roman, portrait d’après blessure. Un véritable coup de cœur pour moi. Il a d’ailleurs reçu le prix de ma librairie préférée pour cette rentrée littéraire 2014.

Je regrette de ne pas avoir eu le temps de vous en parler ici mais je vous le conseille vivement ! Hélène Gestern prend comme prétexte (enfin à mon sens) une histoire d’amour pour faire parler, encore une fois,  la photographie. Elle nous révèle avec force le poids des clichés dans notre société de l’image et du buzz. Une société où se mêle et se dispute droit à l’intimité et droit à l’information, liberté d’expression et liberté d’exister en privé. Une seule photographie suffira à projeter au devant de la scène médiatique deux personnes lambdas qui n’ont rien demandé et qui pourtant vont morfler. Le pouvoir de la photographie.

Hélène Gestern à ce talent de mettre en lumière des enjeux de notre société dite de l’image et de l’information via une réflexion fine et intelligente en l’enrobant toujours d’une intrigue qui sait nous tenir en haleine jusqu’au bout. Une auteure à lire, assurément.

Revenons à Eux sur la photo… une citation pour finir en beauté :

« Une fois né, l’amour, quelle que soit la destinée qu’on lui réserve, est irrévocable. »

Et s’il fallait mettre une note :

Je sauve le monde dès que je m’ennuie

Guillaume Guéraud, Je sauve le monde dès que je m’ennuie, Rouergue, 2012

« Eugène est incapable de se concentrer », « Eugène est incapable de supporter les contraintes », « Eugène est incapable de faire des efforts pour modifier son comportement » écrit Mme Charbonneau dans le dossier scolaire de l’enfant rêveur. En effet, Eugène a une imagination débordante. Dès qu’il peut, il s’évade dans le royaume des songes pour vivre des aventures extraordinaires avec ses héros préférés : Jack Sparrow, Spiderman, Naruto. Mais face à son comportement, ses parents s’inquiètent. Alors, pour tenter de solutionner le problème ces derniers prennent rendez-vous chez un pédopsychiatre-comportementaliste.

sauve_le_monde_couvDiagnostic : » Eugène rêve un peu trop mais ce n’est pas grave […] Eugène a juste besoin de s’évader » . Diagnostic qui provoque de vives réactions chez ses parents : « C’est tout ce que vous avez trouvé ? […] Juste besoin de s’évader ? Mais on en a tous besoin !  » Puis le verdict médical final tombe :  » oui, mais votre fils, lui, est capable de le faire ».

je sauve le monde des que je m'ennuie

L’auteur semble ici vouloir plaider la cause de ces enfants rêveurs que l’on veut coûte que coûte ranger dans des cases dès le plus âge. Un enfant résistant aux cadres imposés par les grands sera forcément un enfant différent. Une différence  qu’il faudra vite gommer à coup de baguette psychanalytique !

Je sauve le monde dès que je m’ennuie est un petit roman drôle, sans prétention, accessible à tous et donc facile lire. A mettre entre les mains des petits comme des grands !

Et s’il fallait mettre une note :

Rentrée littéraire 2013

Valentine Goby, Kinderzimmer, Actes Sud, 2013

40 ans après sa lutte pour survivre dans un camp de concentration, Suzanne Langlois se raconte, dans une classe, devant des adolescents. En 1944, Suzanne Langlois alias Mila, jeune résistante d’une vingtaine année, est déportée avec sa cousine Lisette à Ravensbrück. Mila est enceinte pour la première fois. Par crainte, elle le cache à l’ennemi, à ses amies, à elle-même ; jusqu’au jour où elle découvre la maternité dans un contexte atrocement inhumain.

Kinderzimmer

La lecture de ce roman débute  difficilement pour moi. Très difficilement. J’ai beaucoup de mal à me concentrer, à me laisser prendre par le récit. Je le trouve complexe, lourd. Mais l’enthousiasme de mes libraires préférées et des internautes attisent ma curiosité. Je continue. Je m’accroche enfin aux wagons (si j’ose dire).

Il est difficile même impossible de rester insensible à Kinderzimmer. Nous avons tous lu et vu énormément de choses sur la déportation, les camps de concentration mais dans ce roman l’auteure me semble-t-il (je n’ai pas non plus une maitrise pointue du sujet) apporte quelque chose de nouveau : donner la vie entre les morts. On ne tombe pas ici dans le misérabilisme, la dramatisation et bizarrement cela rend les choses encore plus douloureuses.

Les conditions de vie sont indescriptibles. Le camp de concentration de Kavensbrück compte plus de quarante mille femmes mais aucune d’entre elles n’en a gardé l’apparence : « les femmes n’ont plus de sexe, à seize ans comme à soixante ans ». Leur corps devient un réceptacle à remplir : « Remplir le corps, c’est l’obsession. Un bout de légume tombé d’une gamelle, souillé de poussière et de salive, ça se mange. Une épluchure jetée aux cochons, ça se mange. Les pensées violettes qu’on trouve parfois le long du lac vers les wagons de pillage, ça se mange. Et la pâtée des chiens devant les villas SS, des tranches de viande crue couleur framboise mêlées de bouts de gras, avec des grosses mouches verte autour, ça se mange. Louise a volé de la viande dans la gamelle d’un chien. Le chien lui a mordu la joue, viande contre viande. Elle a reçu cinquante coups de bâton au Bunker. Louise a dit qu’après trente coups elle s’est évanouie, ils ont tâté son pouls, lui ont jeté à la figure un seau d’eau froide, l’ont traînée au Revier où elle s’est reposée deux jours. Ensuite ils lui ont administré les vingt coup restant ».

Après l’accouchement de Mila, nous découvrons l’existence d’une kinderzimmer. La découverte de ce lieu (et de sa gestion surtout) par les femmes du camps et par le lecteur est un véritable crève-cœur. Je n’ose vous en dire plus à ce sujet, je préfère vous laisser découvrir cet endroit au cours de votre (éventuelle) lecture.

La solidarité, la cohésion qui se forme dans ce camp est extrêmement forte et émouvante. Toutes luttent, ensemble, contre les ennemis du quotidien : les SS, la faim, le froid, la mort. Chacune représente pour l’autre une raison de vivre, d’espérer.

Kinderzimmer est une vraie leçon de vie. Survivre à tout prix dans le contexte le plus atroce pour celles qui sont devenues désormais des amies, des membres d’une grande famille. Tenir bon, coûte que coûte, pour les bébés, la Patrie car Mila « a cette intuition que bientôt il faudra parler, et se dépouiller de sa peau singulière ».

Et s’il fallait mettre une note :

Rentrée littéraire 2013

Brigitte Giraud, Avoir un corps, Stock, 2013

Avoir un corps est l’histoire d’un corps d’une petite fille devenue femme. La narratrice met en scène son corps. Elle se raconte alors : « j’étais faite de couches, de strates superposées issues de tous les âges. Qui tiennent ensemble, solidaires, qui communiquent. Je sens comme cohabitent le petit animal en short de l’enfance qui escalade le toboggan, le gymnaste marchant sur la poutre, l’adolescente qui danse sur Imagine, l’amoureuse qui monte derrière la moto, la libraire en équilibre sur l’escabeau, la mère qui maintient Yoto contre sa hanche. Je marche sur le sentier et cette sensation devient concrète, je suis faite de toutes ces pièces, comme si mon corps était une maison où vivent l’ensemble le vif de l’existence, fait de désirs, de force et de pulsations, mais aussi l’absence. Tous ces corps de fille évoluent sous le même toit et tissent une mémoire serrée. »

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On traverse avec la narratrice chacune des étapes de sa vie, au quotidien. A chaque âge  ses problématiques, ses enjeux : découvertes enfantines rythmées par l’éducation des parents, métamorphoses de l’adolescence où pudeur, complexe, amour, séduction tentent de trouver un équilibre. Puis la vraie vie avec ses joies et ses peines : travail, maternité, deuil… Tous ces moments clés de la vie sont vus à travers le corps. Le corps prime sur l’identité. En effet, il est intéressant de voir que la narratrice ne nomme pas les personnes qui lui sont le plus proche. Elle parle du père, de la mère, du garçon (faisant office de compagnon)…

La narratrice fait admirablement bien dialoguer la tête et le corps. Parfois la tête agit sur le corps. C’est comme dirait l’autre psychologique. « Ce que la tête peut faire au corps ? Extinction de voix, migraine, impuissance, zona, lumbago, eczéma, anorexie, urticaire, ulcère à l’estomac, crise de foie, psoriasis, obésité, herpès, asthme, infarctus, hypertension, cancer. Stérilité. »  D’autres fois, la tête agit sans le corps. La narratrice rapporte sa propre expérience qui je suis sûre parle à plus d’une d’entre nous: « la différence entre ma tête et mon corps me sidère. Je suis cohérente quand je parle, je suis lucide et déterminée. Je donne l’impression d’avoir la force, je rassure ceux qui s’inquiètent pour moi. J’ai de l’humour, voire de l’humour noir. Ma tête dit que tout va bien, ma tête peut choisir. [Et pourtant] j’ai peur que mon corps lâche, que le chagrin si peu visible creuse des galeries à l’intérieur, provoque des ruptures, des zones de troubles, des marécages. »

Mais, un écart se creuse entre la narratrice et moi, lorsque celle-ci  devient mère. Il faut le savoir : le monde se divise en deux catégories. Il y a ceux qui ont enfanté et les autres. Moi je suis les autres. Les autres qui écoutent pendant des heures, en salle des profs ou ailleurs, parler bobo, popo en ayant envie de faire dodo… Les autres qui écoutent terrifiés les transformations que la grossesse a engendré. Bref, les longues pages d’après accouchement ne m’ont pas particulièrement passionné.

J’accroche de nouveau lorsque le « garçon » décède (non je ne suis pas une insensible sadique). Je retrouve la narratrice qui m’a captivé dès les première lignes. On la retrouve elle. Face à elle même. Une jeune femme endeuillée, affaiblie, perdue qui comme à l’adolescence ne sait quoi faire de ce corps meurtri. Elle se cherche. Elle redécouvre son corps dans le regard de l’autre. Brigitte Giraud montre d’ailleurs bien, tout au long du roman, comment la connaissance du corps se construit dans l’altérité via le regard de l’Autre.

Et s’il fallait mettre une note :