Les désorientés

Amin Maalouf, les désorientés, Éditions Grasset & Fasquelle, 2012

Cinq heures, le téléphone sonne. Adam répond : Mourad, son ancien ami avec qui il est brouillé depuis plusieurs années, est mourant. Tania, la femme de Mourad, demande à Adam de venir à son chevet. Après 25 ans d’exil Adam retourne dans le  pays de son enfance. A son arrivée, il est trop tard. Malgré tout, Adam décide de rester quelques jours dans ce pays qu’il ne nommera jamais afin de rassembler, à la demande de Tania, le groupe d’amis d’autrefois en hommage à Mourad. Chaque jour de son séjour est soigneusement consigné dans un carnet avec une rigueur historienne qui est désormais la sienne.

 « On parle souvent de l’enchantement des livres. On ne dit pas assez qu’il est double. Il y a l’enchantement de les lire, et il y a celui d’en parler. Tout le charme d’un Borges, c’est qu’on lit les histoires contées tout en rêvant d’autres livres encore, inventés, rêvés, fantasmagoriques. Et l’on a, l’espace de quelques pages, les deux enchantements à la fois. » Contrairement à Adam, je n’ai pas encore lu Borges mais le double enchantement dont il nous parle, je l’ai connu ici en lisant les désorientés. Pour partager cette magnifique lecture j’utiliserai et peut-être même userai de beaucoup de citations ; non pas par flemme synthétique mais plutôt par crainte de dénaturer un propos fin et élégant qui vous séduira sans doute comme il m’a séduite.

Pendant 16 jours Adam va à la rencontre des personnes qui constituaient son cercle d’amis universitaires : « le clubs des Byzantins ». Chaque rencontre est l’occasion de se raconter et de régler ses comptes avec le passé. Tania, jeune veuve éplorée est restée aux côtés de son mari Mourad, malgré ses choix politiques discutables et discutés. Sémiramis ne s’est jamais remise de la perte de Bilal, mort au combat. Elle est restée au pays et a subit les guerres successives. Nidal, le frère de Bilal, également très marqué par la mort de ce dernier, est devenu un musulman extrémiste radical. Naïm, de confession juive, est le premier à être parti s’installer au Brésil avec sa famille. Les inséparables  » Ram’z », Ramzi et Ramez, ont fait fortune grâce à leur cabinet d’ingénieur-architecte implanté à Londres. Mais du jour au lendemain Ramzi décide de se retirer dans un monastère levantin, déçu par la vie et les hommes. Albert, après avoir échappé à son suicide grâce à un enlèvement, émigre aux États-Unis.

Adam, lui, de confession chrétienne, s’est exilé à Paris où il est devenu un éminent historien, spécialiste de l’époque romaine. On découvre à travers son récit, les ressentis d’un exilé pour qui partir a été une nécessité mais s’installer ailleurs n’a pas été aisé. « Moi depuis l’âge de treize ans, je me suis toujours senti, partout, un invité. Souvent accueilli à bras ouverts, parfois tout juste toléré, mais nulle part habitant de plein droit. Constamment dissemblable, mal ajusté – mon nom, mon regard, mon allure, mon accent, mes appartenances réelles ou supposées. Incurablement étranger. Sur la terre natale comme plus tard sur les terres d’exil. » Un exil incompris par ses amis, en particulier, Mourad avec qui il était brouillé : « vivre année après année en pays étranger, dans l’anonymat d’une vaste métropole, ce n’était pas seulement pour lui un abandon de la mère patrie, c’était une insulte aux ancêtres, et en quelque sorte une mutilation de l’âme ». Cette déchirure, le sociologue Abdelmalek Sayad, l’explique admirablement bien – dans un contexte différent – dans sa double absence. Il retranscrit bien cet état de fait où l’émigré absent auprès de sa famille, de son pays et de fait considéré comme un traître pour certains, sera un immigré tout aussi absent dans son pays d’accueil car « incurablement étranger« .

Adam et certains de ses amis exilés sont donc devenus les « dés-Orientés ».

Le thème de l’exil est au cœur de l’intrigue. Tout au long de ce roman Adam et ses amis ne cesseront de s’interroger sur leur appartenance à un pays et leur « citoyenneté du monde ». Très vite dans les différentes conversations et les divers questionnements, la religion ressort comme élément de réponse. En effet, dans cette région du monde (entre autres), la religion a été instrumentalisée au profit de ces questions d’appartenance. La foi est parfois mise de côté au profit du pragmatisme politique.

« C’est l’Occident qui est croyant, jusque dans sa laïcité, et c’est l’Occident qui est religieux, jusque dans l’athéisme. Ici, au Levant, on ne se préoccupe pas des croyances, mais des appartenances. Nos confessions sont des tribus, notre zèle religieux est une forme de nationalisme… »

C’est le tournant politique de leur pays qui les a poussé à l’exil : une guerre civile absurde dont les premières victimes sont des innocents désintéressés des affaires politiques. Un de nos narrateurs le souligne bien :

« Prenez garde : « si vous ne vous occupez pas de politique, la politique s’occupe de vous» […] attribuée au gré des sources, à deux auteurs différents, contemporains de la Révolution française : l’un étant Royer-Collard, l’autre l’abbé Sieyès […] En d’autres termes, il ne s’agit pas de constater banalement que la politique affecte tout un chacun, même ceux qui ne s’y intéressent pas ; ce qui dit l’auteur, c’est que les remous politiques affectent en priorité ceux qui s’en préoccupent pas. Rien de plus juste ! […] Lorsqu’un règlement de comptes se produisait entre deux milices, entre deux quartiers, entre deux communautés, les militants de tous bords se terraient. Ceux qui avaient participé à des combats ou à des massacres ne se hasardaient plus hors de « leur » zone ; et si celle-ci courait le risque d’être envahie, ils allaient se poster plus loin. Qui, à l’inverse, n’éprouvait pas du tout le besoin de se cacher, ni de s’enfuir ? Qui continuait à traverser candidement les lignes de démarcation malgré l’incursion des «autres» ? Uniquement ceux qui n’avaient rien à se reprocher, ceux qui n’avaient participé à aucun combat, à aucun enlèvement, à aucune tuerie. Et c’est justement sur ces innocents qu’on finissait par s’acharner ! Oui, c’est dans le vaste troupeau des apolitiques que les Minotaures de la guerre civile choisissaient chaque jour leurs proies ! […] illustration tragi-burlesque d’un paradoxe établi. »

Adam a donc choisit de partir car il ne trouvait plus sa place dans ce pays tourmenté et ne se reconnaissait plus parmi les siens :

« Hélas, nos compatriotes sont complaisants, désespérément complaisants, à l’endroit de ces pratiques. Parce qu’il en a toujours été ainsi, te disent-ils. Ils sont pleins d’admirations, même, pour l’habileté de ceux qui « arrivent », quels que soient les moyens employés. La devise locale semble être – pour paraphraser un proverbe anglais sur Rome : « Quand tu es dans la jungle, fais ce que font les fauves ! »

En retrouvant ses amis, Adam retrouve les discussions passionnées qui animaient les soirées du « cercle de Byzance » ou chacun se révoltait contre telle ou telle injustice, s’engageait pour une cause, s’indignait contre une autre… 25 ans plus tard, les esprits sont toujours aussi vifs mais les discours sont  plus amères, plus pessimistes quant à l’avenir de l’Humanité.

Pour Naïm la décence est définitivement morte : Il n’y a jamais eu d’Humanité irréprochable mais selon lui la décence est morte en 1914 car « avant cette date, l’humanité était impuissante. Son pire ennemi, c’étaient les calamités naturelles ; sa médecine tuait plus qu’elle ne soignait, et sa technologie était balbutiante. C’est en quatorze qu’ont débuté les grandes calamités de fabrication humaine : la guerre mondiale, le gaz moutarde, la révolution d’Octobre… »

Notre personnage principal est lui très pessimiste quant à l’avenir :

« Adam nous disait l’autre jour qu’il y avait eu, au vingtième siècle, deux calamités majeures : le communisme et l’anticommunisme ». Et au vingt et unième, il y aura aussi deux calamités majeures : l’islamisme radical, et l’anti-islamisme radical » prédit l’historien. « Ce qui, n’en déplaise à notre éminent futurologue, nous promet un siècle de régression ».

Amin Maalouf ne nomme jamais les lieux dans son roman. Même si le contexte géopolitique a une importance toute particulière car décisif dans les parcours de vie de nos personnages, c’est là les retrouvailles de ce groupe d’amis qui priment. Puis on devine très vite de quelle partie du monde il s’agit. L’auteur lui même nous met sur la piste.

« Dans Les Désorientés, je m’inspire très librement de ma propre jeunesse. Je l’ai passée avec des amis qui croyaient en un monde meilleur. Et même si aucun des personnages de ce livre ne correspond à une personne réelle, aucun n’est entièrement imaginaire. »

Il explique plus en détail ci-dessous :

Le roman d’Amin Maalouf fait parti de ces romans qui nous éveillent et élèvent intellectuellement tant l’écriture est fine, belle et juste. L’auteur raconte avec beaucoup de pudeur, de nostalgie et de regrets l’histoire d’une jeunesse remplit d’idéaux mais finalement meurtrie par la guerre et parfois contrainte à l’exil. Les propos de ses personnages, à maintes égards visionnaires et modernes, permettent de comprendre, d’avoir peut-être une meilleure (ou du moins différente) lisibilité des difficultés auxquelles les natifs de ces régions belliqueuses doivent faire face.

 » Tout homme a le droit de partir, c’est son pays qui doit le persuader de rester. »

Outre le réel intérêt historique de ce roman, Les désorientés est un roman excellemment bien écrit (je crois que je l’ai déjà dit mais tant pis je me répète) avec des personnages touchants et attachants, un récit vivant, dynamique, alléchant… et un dénouement inattendu.

Bref, c’est pour moi et sans conteste un vrai COUP DE COEUR.

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4 réflexions au sujet de « Les désorientés »

    • Me revoilà oui… enfin ! 🙂 Je ne pourrai surement pas rattraper deux mois de lectures mais je tenterai d’en sauver quelques-uns… ^^ Puis arrivent mes lectures de la rentrée littéraires ! 😉

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