Le bleu est une couleur chaude

Julie Maroh, Le bleu est une couleur chaude, Glénat, 2013

Après le décès brutal de Clémentine, Emma sa compagne, découvre son journal intime. A travers celui-ci ses tourments, ses doutes, la passion amoureuse qui l’animait. La lecture de journal est un vrai crève cœur.

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« 12 octobre 1994 Cher journal aujourd’hui c’était mon anniversaire, j’ai eu 15 ans et tu es le cadeau de Mamie ! » A 15 ans, Clémentine à une vie d’adolescente, on ne peut plus banale : une vie lycéenne enrichit par de nombreuses amitiés, des sorties, des rencontres… Mais sa vie bascule lorsque son chemin croise celui d’Emma. Clémentine va découvrir son homosexualité en tombant amoureuse d’Emma.

Extrait-1LE BLEU EST UNE COULEUR...

L’auteure commente cette planche, ce coup de foudre dans un article de Télérama :

« Ce que j’aime dans la bande dessinée c’est, entre autres, le travail de la temporalité et de l’ellipse. Je crois que l’enjeu de cette planche touchait clairement à cela. En une planche on peut raconter plusieurs minutes, plusieurs heures, plusieurs années (ce que j’ai fait ailleurs dans le livre), et j’ai l’impression que c’est encore moins évident de réussir à étirer quelques secondes sur autant d’espace. Ce que j’aime également dessiner de plus en plus, et qu’on retrouve dans cette page, c’est d’essayer de retranscrire tout le bruit alentour, tout un séisme intérieur, en gardant les images muettes, sans texte. Représenter un coup de foudre tenait ici de ces deux problématiques graphiques réunies. C’est un bruit assourdissant que l’ont ressent en soi, un basculement de deux secondes. Et évidemment ça se produit par le regard, par ce que l’autre en face dégage, et son attitude. Mais je vois aussi la relation amoureuse comme une danse, où les notions de rythmes et de synchronisations sont importantes. Si je peux réussir à introduire cela dans la rencontre entre Emma et Clémentine c’est tant mieux ! Ici on tourne avec elles, et elles se retournent en même temps… D’abord il n’y a qu’elles deux, en plan vertical et serré, mais très vite l’espace est prêt à les séparer de nouveau et s’étire en largeur. On me demande souvent pourquoi dans la troisième case le visage d’Emma est coupé en deux. C’est très simple : on la voit à travers les yeux de Clémentine, qui d’abord tombe sur le visage de cette fille qui lui arrive depuis le trottoir d’en face, puis elle est aspirée par son regard et dans un troisième temps c’est son sourire, ou tout simplement sa bouche, qui la happe. »

L’auteure met bien en lumière la difficile transition de la vie d’adolescent(e) à la vie d’adulte. Une période où l’on se découvre à travers son corps et le corps des autres. Cette quête d’identité se complexifie quand finalement on se trouve des affinités qui ne font pas l’unanimité. Et c’est vrai, « les questions des ados sont banales aux yeux des autres. Mais quand on se sent seule à pieds joints dedans, comment savoir sur lequel danser ? »  Effectivement Clémentine devra faire face aux rejets de ses amies et de sa famille après la découverte de son homosexualité.

Le graphisme de cette BD est agréable, le jeux de couleurs et de lumière le met bien en valeur. La BD révèle une écriture sensible et touchante. Elle pousse à la réflexion sans tremper, à mon sens, dans dans un pot de guimauve tout mielleux. Le dénouement l’illustre bien :

« Emma… tu m’avais demandé si je croyais que l’amour éternel existe. L’amour est quelque chose de trop abstrait et d’indiscernable. Il est dépendant de nous perçu et vécu par nous. Si nous n’existions pas, il n’existerait pas. Et nous sommes tellement changeants… Alors l’amour ne peut que l’être aussi. L’amour s’enflamme, trépasse, se brise, nous brise, se ranime. L’amour n’est peut-être pas éternel mais nous, il nous rend éternels… »

Cette BD a été publié pour la première fois en 2010. Elle est revenu au devant de la scène médiatique grâce à l’adaptation au cinéma par Abdelatif Kechiche. Enfin, on ne peut pas vraiment parler d’adaptation puisque la BD le bleu est une couleur chaude et le film la vie d’Adèle sont assez différents finalement. Il serait plus juste de parler d’inspiration.

L’auteure de la BD lui dit bien sur son blog d’ailleurs :

« Le dégradé de la BD jusqu’au film

Kechiche et moi nous sommes rencontrés avant que j’accepte de lui céder les droits d’adaptation, c’était il y a plus de 2 ans. J’ai toujours eu beaucoup d’affection et d’admiration pour son travail. Mais surtout c’est la rencontre que nous avons eue qui m’a poussée à lui faire confiance. Je lui ai stipulé dès le départ que je ne voulais pas prendre part au projet, que c’était son film à lui. Peut-être est-ce ce qui l’a poussé à à me faire confiance en retour. Toujours est-il que nous nous sommes revus plusieurs fois. Je me souviens de l’exemplaire du Bleu qu’il avait sous le bras: il ne restait pas un cm2 de place dans les marges, tout était griffonné de ses notes. On a beaucoup parlé des personnages, d’amour, des douleurs, de la vie en somme. On a parlé de la perte du Grand Amour. J’avais perdu le mien l’année précédente. Lorsque je repense à la dernière partie de La vie d’Adèle, j’y retrouve tout le goût salé de la plaie.

Pour moi cette adaptation est une autre version / vision / réalité d’une même histoire. Aucune ne pourra annihiler l’autre. Ce qui est sorti de la pellicule de Kechiche me rappelle ces cailloux qui nous mutilent la chair lorsqu’on tombe et qu’on se râpe sur le bitume.
C’est un film purement kéchichien, avec des personnages typiques de son univers cinématographique. En conséquence son héroïne principale a un caractère très éloigné de la mienne, c’est vrai. Mais ce qu’il a développé est cohérent, justifié et fluide. C’est un coup de maître.
N’allez pas le voir en espérant y ressentir ce qui vous a traversés à la lecture du Bleu. Vous y reconnaîtrez des tonalités, mais vous y trouverez aussi autre chose. »

Le film a fait beaucoup parler d’abord pour sa palme d’or obtenu au festival de Cannes puis à cause des polémiques qu’il y a eu autour, le traitement des actrices et les scènes de sexes. L’auteure revient sur son blog sur ce dernier point.

« Quant au cul Quant au cul… Oui, quant au cul… Puisqu’il est beaucoup évoqué dans la bouche de celles et ceux qui parlent du film… Il est d’abord utile de clarifier que sur les trois heures du film, ces scènes n’occupent que quelques minutes. Si on en parle tant c’est en raison du parti pris du réalisateur. Je considère que Kechiche et moi avons un traitement esthétique opposé, peut-être complémentaire. La façon dont il a choisi de tourner ces scènes est cohérente avec le reste de ce qu’il a créé. Certes ça me semble très éloigné de mon propre procédé de création et de représentation. Mais je me trouverais vraiment stupide de rejeter quelque chose sous prétexte que c’est différent de la vision que je m’en fais. Ça c’est en tant qu’auteure. Maintenant, en tant que lesbienne… Il me semble clair que c’est ce qu’il manquait sur le plateau: des lesbiennes. Je ne connais pas les sources d’information du réalisateur et des actrices (qui jusqu’à preuve du contraire sont tous hétéros), et je n’ai pas été consultée en amont. Peut-être y’a t’il eu quelqu’un pour leur mimer grossièrement avec les mains les positions possibles, et/ou pour leur visionner un porn dit lesbien (malheureusement il est rarement à l’attention des lesbiennes). Parce que – excepté quelques passages – c’est ce que ça m’évoque: un étalage brutal et chirurgical, démonstratif et froid de sexe dit lesbien, qui tourne au porn, et qui m’a mise très mal à l’aise. Surtout quand, au milieu d’une salle de cinéma, tout le monde pouffe de rire. Les hérétonormé-e-s parce qu’ils/elles ne comprennent pas et trouvent la scène ridicule. Les homos et autres transidentités parce que ça n’est pas crédible et qu’ils/elles trouvent tout autant la scène ridicule.  Et parmi les seuls qu’on n’entend pas rire il y a les éventuels mecs qui sont trop occupés à se rincer l’œil devant l’incarnation de l’un de leurs fantasmes. Je comprends l’intention de Kechiche de filmer la jouissance. Sa manière de filmer ces scènes est à mon sens directement liée à une autre, où plusieurs personnages discutent du mythe de l’orgasme féminin, qui… serait mystique et bien supérieur à celui de l’homme. Mais voilà, sacraliser encore une fois la femme d’une telle manière je trouve cela dangereux. En tant que spectatrice féministe et lesbienne, je ne peux donc pas suivre la direction prise par Kechiche sur ces sujets. Mais j’attends aussi de voir ce que d’autres femmes en penseront, ce n’est ici que ma position toute personnelle. »

Je trouve ce long paragraphe très intéressant. Le point de vue est expliqué, argumenté dans le détail. L’auteure tente, et c’est là une noble cause, d’aller au-delà des préjugés en mettant le doigt sur ce qui relève du stéréotype. Il est vrai quand j’ai commencé à lire la BD (j’avais déjà vu le film avant) je l’ai trouvé plus subtile, sensible… Mais les scènes de sexe sont là aussi clairement explicitées. L’auteure y consacre deux planches entière. Certes c’est moins cru que dans le film : support oblige. Cependant en tant que professeure documentaliste je ne me verrai pas tout de même acheter cette BD pour le CDI.

J’aime beaucoup les films d’Abdelatif Kechiche en général. Mais là je dois l’avouer j’ai préféré la subtilité de la BD.

Et s’il fallait mettre une note :

http://chroniquesdelinvisible.files.wordpress.com/2013/08/topbd_20131.jpg

BD du mercredi 3

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20 réflexions au sujet de « Le bleu est une couleur chaude »

  1. C’est marrant, je parlais de cette BD avec une collègue ce matin.
    Je l’ai adoré et c’est le seul livre qui m’ait fait pleurer. Quelle belle histoire d’amour 🙂

    • Tu l’as lu aussi ? (je vais voir) On peut vraiment pas parler d’adaptation là pour le coup. Beaucoup d’éléments diffèrent. Ce n’est pas mauvais du tout…

  2. Lu il y a 3 ans, j’avais vraiment adoré ! Je ne suis pas certaine d’aimer autant le film mais je vais surement le voir prochainement. Après tout le battage médiatique, je suis trop curieuse !

    • Le battage médiatique avait également attisé ma curiosité mais pas que… j’aime beaucoup les films de ce réalisateur en général… Tu me diras ce que tu en auras pensé ?

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