Le mec de la tombe d’à côté

Katarina Mazetti, Le mec de la tombe d’à côté, Actes Sud, 2009

Désirée est une jeune veuve d’une trentaine d’années. Sa solitude soudaine la plonge corps et âme dans son travail :  elle excelle dans ses fonctions de bibliothécaire. Benny pleure le décès de sa mère et croule, seul,  sous les multiples tâches qui incombent à l’entretien de sa ferme. Tous deux se rendent régulièrement au cimetière pour se recueillir sur la tombe de leur proche respectif. Ils se rencontrent, se gênent, s’agacent. Mais un jour…Un sourire. Tout bascule. Une question se pose, peut-on aimer son opposé ?

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Le premier contact est tendu. La rencontre est conflictuelle. Ils se battent le banc de la méditation après le recueillement sur les tombes. Ils s’observent du coin de l’œil. Désirée voit : « Un homme de [son] âge avec un blouson voyant et une casquette doublée avec un cache-oreilles. La calotte est à l’américaine, plus haut devant, avec l’inscription LES FORESTIERS […] Il avait une drôle d’odeur et seulement trois doigts à la main gauche ». Benny est plus tranché. Il ne peut pas « la blairer ». Sa description en témoigne : « Des sourcils blonds fanés, le teint pâle, des cils et sourcils blancs, des vêtements ternes et délavés, toujours un truc bleu ciel ou sable. Une femme beige. Toute sa personne est une insulte – un peu de maquillage ou un joli bijou auraient indiqué à l’entourage qu’elle prête attention à son image et à l’opinion des autres, sa pâleur en revanche ne dit que : « Je m’en fous de ce que vous pensez, je ne vous vois même pas. »

A priori ce n’est pas l’amour fou. Mais un jour les regards se croisent. Un sourire. Le début d’une histoire.

On ne peut pas dire qu’ils soient en symbiose. Désirée parle même de choc culturel. Effectivement je ne saurai mieux dire. Elle, l’apparence, la tenue de son Benny mais surtout le chaos qui règne dans sa ferme la laisse perplexe. Elle aurait aimé trouvé une ferme telle qu’a pu les peindre Carl Larsson (célèbre peintre suédois) : « Grande cuisine avec un feu crépitant dans l’âtre, des marmites de cuivre sur le fourneau et des couronnes de seigle enfilées sur une barre suspendue au plafond. »

Un peu comme ça :

Carl Larsson, Köket (La cuisine), 1898

Carl Larsson, Köket (La cuisine), 1898

Lui, tout le questionne chez elle, de ses nombreux livres qui lui donnent littéralement le tournis en passant  par son apparence fade jusqu’à même son prénom : « Désirée – J’ai du mal avec son prénom. Il sonne à la fois cassant, constipé et hautain, tout ce que je croyais qu’elle était au début. Moi, je l’appelle la Crevette. Ça lui va tellement bien que c’en est presque méchant. Pâle, recroquevillée sur ses parties molles, une carapace autour. Et de longues antennes » Et puis (comme toute femme qui se respecte) « elle parlait beaucoup [à se demander] s’il y avait une seule chose qu’elle pouvait vivre sans en parler en même temps. Apparemment c’était sa façon de s’approprier ce qu’elle vivait. Comme si elle était obligée de le réduire en purée avant de l’avaler, un peu comme les vieux qui n’ont plus toutes leurs dents. » Il trouvait cela plutôt chouette en fait… Sauf au lit : « En même temps qu’elle me câlinait et me faisait perdre la tête, elle n’arrêtait pas de parler. Parfois justement de ce qu’on était en train de faire et j’en étais presque gêné : « Mmm, je me demande si le coude est réellement une zone érogène ou si c’est toi qui développes ça… La comtesse de Nivers, tu savais qu’elle avait dessiné une petite carte de son vagin, coloriée à l’aquarelle, pour que ses amants puissent plus facilement la satisfaire? »

Bref, lui était un  fermier plutôt traditionaliste, elle une citadine libérée et indépendante. Benny résume bien la situation : « on va aussi bien ensemble que la merde et les pantalons verts comme disait mon grand-père ». Après maintes et vaines tentatives sonne le glas d’une belle histoire d’amour. Chacun prit par ses ambitions professionnelles, aucunes concessions ne semblent envisageables. Par fierté nul ne cédera.

Cependant, c’est bien connu on prend la mesure des choses une fois que celles-ci nous échappent. Cette rupture est un véritable gâchis. Tout deux conscients d’avoir touché des bouts des doigts l’Amour, le vrai, le grand, le précieux… Le Graal que tout un chacun souhaite un jour quérir. Mais il est trop tard. Alors ils vivent dans l’illusion. Ils tentent de passer à autre chose. Benny cherche à oublier dans les bras d’Anita qui s’avèrent être plus un bras droit qu’une femme aimante et aimée. Désirée se démène à la bibliothèque, change de look pour une nouvelle vie (et hop un p’tit clin d’oeil à Cristina Cordula en passant). Mais personne oublie. Le souvenir de l’autre les torture et nous fend le cœur à nous lecteurs. Chacun vit sa vie de son côté avec ce goût amer d’un amour inachevé. Jusqu’au jour où Désirée contacte Benny pour lui demander un service bien particulier…

Un autre personnage retient mon attention : Inez Lundmark. Collègue de Désirée, Inez est un personnage solitaire. Pour combler le vide, elle classe dans des boîtes d’archives des dossiers sur des membres de sa famille, jusqu’à la septième génération d’abord puis sur ses collègues, d’anciens camarades de classe ensuite. Et de temps à autre il lui arrive d’essayer la vie d’une autre. Elle se transforme en cette personne (tout y est : style vestimentaire, maquillage, parfum…) et se met dans sa peau pour quelques heures. Était-elle folle ? Désirée ne le pense pas : « J’ai un jour entendu un savant finlandais dire que normal, on ne l’est que tant qu’on n’a pas été suffisamment examiné. Pourquoi est-ce plus fou de cartographier la vie des gens que d’observer les oiseaux ? » Folle sans doute pas, triste assurément.

Avec ses personnages, l’auteure ouvre une réflexion sur les chemins de vie, les choix bons ou mauvais que l’on fait ou que l’on doit faire. Les trajectoires que l’on doit prendre ou que l’on peut prendre. Ces destins gâchés nous questionnent sur notre propre destinée.

Le mec de la tombe d’à coté est un beau roman avec de l’humour, de la tristesse et beaucoup de suspense. Je ne devrais pas tarder à vous parler de la suite : Le caveau de famille.

Et s’il fallait mettre une note :

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13 réflexions au sujet de « Le mec de la tombe d’à côté »

  1. Il est dans ma Pile à Lire depuis une éternité ! 😉 Il va quand même falloir que je lui fasse son sort un jour. Surtout que j’aime beaucoup le pitch… 🙂

  2. Ah ah, c’est drôle, je n’avais pas du tout accroché en lisant ce roman, j’avais regretté son manque de subtilité et je l’avais trouvé parfois grossier… En revanche, j’aime lire ta chronique ! 😉

  3. Je l’ai depuis des lustres, Caro me l’avait prêté pour ma maman et je ne l’ai toujours pas lu, justement à cause de son avis plus que réservé ! Du coup, et puisque j’ai aussi la suite, vais-je succomber pour me faire ma propre idée ?

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