La différence invisible

Dachez Julie & Mademoiselle Caroline, La différence invisible, Delcourt/Mirages, 2016

Marguerite a 27 ans, elle travaille, elle vit en couple… Plutôt mignonne, intelligente… Bref a priori signe particulier néant. Mais en société les choses se gâtent. Marguerite ne supporte pas le bruit, les conversations vides de sens et d’intérêt. Franche et hypersensible, elle ne comprend ni humour ni second degré. Son quotidien s’apparente à une lutte perpétuelle, une quête acharnée de ce qui est admis par tous comme étant le NORMAL.

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Marguerite est fatiguée de faire semblant. Marguerite est fatiguée d’essuyer les reproches de ses proches. Réglée comme du papier à musique, elle ne trouve refuge que dans le confort routinier ainsi que dans son cocoon, entourée de ses animaux fidèles et tolérants (eux). N’allez surtout pas lui faire une surprise ou la mettre face à un imprévu tel qu’il soit. Crise d’angoisse assurée. C’est d’ailleurs à l’issue de l’une de ses crises que le déclic se fait. Marguerite décide de changer la direction de sa quête : laisser tomber la « normalité » et se concentrer sur sa propre identité même si celle-ci est décalée. La sentence tombe : Marguerite est autiste asperger.

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Ce qui aurait pu être vécu comme un drame, un handicap insurmontable, par d’autres est une véritable délivrance pour Marguerite. Elle sait. Elle sait désormais qui elle est et pourquoi elle l’est. Elle décide alors de s’écouter, de faire avec ses troubles et angoisses et surtout de faire le tri dans ses « amis ». C’est ainsi qu’elle rencontre, Julie, libraire et illustratrice de talent à ses heures perdues. De cette rencontre naît la différence invisible. Une BD qui nous livre et délivre donc le quotidien de Marguerite alias Mademoiselle Carole, autiste asperger.

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Cette belle rencontre ne pouvait donner lieu qu’à une très belle BD touchante qui nous bouscule dans nos préjugés. En plus du quotidien de Marguerite, vous trouverez toute une partie documentée sur les différentes formes d’autismes : causes, conséquences, particularités.. Très intéressant, un vrai remède contre l’ignorance, un appel à la tolérance et à l’acceptation de la différence. Après tout qu’est ce être normal ?

Et s’il fallait mettre une note★★★★☆

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Panthère

Brecht Evens, Panthère, Actes Sud BD, 2014

Christine vient de perdre son chat Patchouli. Élevée par son père après le départ subit de sa mère, la petite fille, se sent seule et triste. C’est là qu’apparaît Octave Abracadolphus Pantherius, prince héritier de Panthésia, le pays des panthères ! Le passage dans ce monde animalier merveilleux se fait via le tiroir de la commode de Christine. Panthère apparaît alors chaque soir dans sa chambre. D’abord effrayée Christine est très vite fascinée. Un jeu de séduction commence entre la petite fille et le félin.

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Panthère est polymorphe, elle change de forme, de couleurs pour se fondre dans un décor qu’elle crée, qu’elle imagine pour satisfaire, pour distraire cette petite fille en deuil. Le félin adapte ses histoires au désir et rêves de sa proie. Comme Christine on se laisse séduire par l’animal à l’aura exceptionnel. Panthère séduit tant par sa beauté rare, envoûtante que par ses talents d’oratrice, de conteuse. Elle se veut rassurante, protectrice. Chaque soir Christine s’endort dans ses bras doux et réconfortants. Mais très vite Panthère en demande plus, en demande trop. Elle devient manipulatrice, possessive. Un malaise s’installe.

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Arrive l’anniversaire de Christine. Surprise ! Panthère lui a préparé une BOUM en invitant ses amis de Panthésia : un singe, un coq, une girafe… Des animaux aux visages disgracieux, au comportement qui semble malveillant. Et là on a l’impression que tout bascule.

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Trou noir. Censure ? Christine se réveille nauséeuse après quelques bulles sombres, sans mots, ni sons. Et là en tant que lecteur on se sent quasi aussi mal que la petite fille en imaginant ce qu’il a pu se passer… J’ose à peine le pianoter du bout des  doigts mais je n’ai pas pu m’empêcher de penser à une agression sexuelle. L’auteur dénonce à sa façon la pédophilie ? Panthère s’apparente désormais au grand méchant loup des contes enfantins instrumentalisé pour représenter le danger.

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Je ne sais pas. Je vais peut-être un peu loin en sur-interprétant les intentions de l’auteur. Mais une chose est sûre, il ne faut pas se fier aux apparences : cette BD ne relève pas de la littérature jeunesse.

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Par ailleurs, il faut le souligner les illustrations sont magnifiques. Des aquarelles très colorées posent un décor psychédélique et onirique (parfois cauchemardesque). L’auteur belge qui a déjà fait ses preuves par ailleurs est vraiment doué. A travers ses dessins hauts en couleurs, admirablement bien détaillés,  il parvient à poser le décor d’un monde complexe où s’entremêle les rêves, l’innocence, les peurs enfantines et les dangers du monde extérieur.

Je n’ai jamais été aussi malaise en refermant une BD mais Panthère est assurément une BD à lire.

Et s’il fallait mettre une note : 
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Une voix en Nord

Véronique Petit, Une voix en Nord, Oskar éditeur, 2013

Pour Marco, 8 ans, l’apprentissage de la lecture est douloureux. Les mots se transforment en véritable maux et l’enferment dans un illettrisme résigné. Une fatalité assumée lorsqu’il apprend que sa maman chérie ne sait, elle non plus, pas lire. Mais « parfois le talent ne trouve pas sa place de classe ». Le talent de Marco est le chant. Il a une « voix en Nord », le « Nord, du Nord ! ». Pour preuve son succès au casting de « Graine d’étoile » : Marco passera à la TV.  Pour ce faire, Marco doit apprendre à lire. Dilemme. Notre star est prise dans un conflit de loyauté : apprendre à lire pour chanter à la TV mais abandonner sa maman seule dans son illettrisme OU renoncer à l’idée « d’être riche et célèbre » pour l’accompagner dans son handicap…

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« Le vert du tableau est blanchi de lettres et de mots, prêt à étouffer tant il y en a. Moi je n’aime pas les lettres, ni les mots, ni l’école. Sauf les cours de chant, parce que j’aime beaucoup chanter et qu’en plus j’ai une voix en nord. C’est le maître qui l’a dit. Le Nord, c’est tout en haut sur la carte de France. Avoir une voix en nord, ça veut dire avoir une des plus belles voix de la France. C’est vraiment beaucoup de chance. »

Ce roman très accessible (dès la classe de CM2) est un roman plein de tendresse. Énormément touchant. Un hymne à la tolérance. Un appel au dépassement de soi. Bref une vraie leçon de vie.

Je vous avoue secrètement, à demi-mots… qu’habituellement les « romans juniors » (CM2- 6ème) rime pour moi avec devoir professionnel. Très peu très fan…. Hop, hop je les lis rapidement pour promouvoir la lecture auprès des plus petits. Mais celui-ci m’a profondément attendrie. On fond devant la mignonnerie extrême que provoque le récit de Marco : narrateur de haut vol. La candeur de l’histoire, la confusion des mots, les propos imagés ne laisseront, je pense, personne insensible.

Pour résumer, La voix du Nord est un beau (au sens noble du terme) roman sur l’illettrisme, ses causes, ses conséquences… Etre illettré dans une société où l’information est la matière première de tout et chaque échange relève véritablement d’un parcours du combattant.  La voix du Nord en témoigne avec simplicité et naïveté.

Et s’il fallait mettre une note : ☆☆

Bulles & blues

Charlotte Bousquet, Stéphanie Rubini, Bulles & blues, Gulf stream éditeur, 2015

Journal intime et révolté, Bulles & blues, relate les maux de l’adolescence. Chloé dessine ses coups de mou, ses coups de blues : l’absence d’un père, l’éloignement d’un demi-frère auparavant proche, des difficultés scolaires, une relation mère-fille compliquée… S’ajoute à cela sa colère face à l’indifférence et la passivité collective vis-à-vis de l’harcèlement que subit Léa, sa camarade de classe. Bref, pas la JOIE quoi. Elle transforme alors son blue en bulles pour l’extérioriser, pour l’exprimer.

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Sous des traits un peu naïfs, très colorés et presque girly les auteurs abordent, ici, de vraies questions de fond qui touchent et tourmentent l’adolescence et plus largement l’école. L’harcèlement à l’école, les ados en souffrance, le décrochage scolaire sont autant d’enjeux qui ont été maintes fois traités par les médias et auxquels on trouve peu de solutions efficaces sur le terrain.

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Le choix narratif est ici intéressant. Ces questions complexes sont vues par le regard candide d’une jeune élève isolée et démunie. La simplicité du récit rend le témoignage plus touchant encore.

Cette BD est la troisième du projet des auteurs « une photo de classe en bande-dessinée ». Je vous avais parlé d’ailleurs du premier Rouge Tagada. Je vous parlerai surement bientôt de Mots rumeurs, mots cutter. Cette série de BD  est d’une efficacité exemplaire. Sur un ton a priori léger, on pointe, on bulle les difficultés inhérentes à  cette période complexe qu’est l’adolescence.

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J’avais conseillé à l’époque à tous les CDI d’intégrer Rouge Tagada sur leurs étagères. Je réitère aujourd’hui avec Bulles & blues.

Cette BD signe mon retour par ici après une longue absence. Je reviens un peu, beaucoup, passionnément… L’avenir nous le dira. Mais pour l’heure, à l’instar de Moka, je participe à la BD de la semaine !

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Et s’il fallait mettre une note : 

Dis-moi que tu m’aimes

Francisco de Paula Fernandez, Dis-moi que tu m’aimes, Albin Michel, 2012.

Minnie16 de son prénom Paula et Angel de son pseudo Lennon se sont donné rendez-vous dans la vraie vie après deux mois de discussion sur Facebook. Le jour J arrive, Paula attend mais Angel lui, n’arrive pas. Elle décide alors de rentrer dans un Starbucks. C’est là qu’elle croise Alex : un jeune homme « au-sourire-qui-tue » qui lit le même roman qu’elle « j’ai failli te dire je t’aime ». Point de départ d’un imbroglio amoureux.

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J’ai été tenté de faire un schéma heuristique en guise de billet pout démêler cet énorme nœud amoureux. Mais j’ai réussi à lutter contre toute aliénation et déformation professionnelle… Enfin qu’à moitié. Les élèves réclamaient des romans d’amour, les voilà servis et moi aussi. J’ai eu l’impression de tomber dans un paquet de chamallow dégoulinant. Petit aperçu.

Paula et Angel sont amoureux (avant même de se rencontrer, oui ça commence fort !). Mais Paula rencontre Alex avant Angel. Et Angel est en retard à son premier rendez-vous à cause de Katia, chanteuse espagnole à succès. Alex tombe sous le charme de Paula, Katia sous celui d’Angel. Paula est aussi aimée en secret par Mario, le frère d’une de ses meilleures amies. Ce dernier sera bientôt convoité par Diana, une autre meilleure amie de Paula. N’oublions pas Irène, demi-sœur (par alliance) d’Alex, une bombe de 22 ans qui fera tout pour mettre son « demi-frère chéri » dans son lit… si, si je vous assure… et ça a duré comme ça pendant 766 pages. Heureusement le talent d’écriture de l’auteur rend la lecture plus facile. Autre petit aperçu.

« Paula sourit et raccroche [appel avec Diana]. Sans se douter de ce que lui réserve la soirée, elle rentre tranquillement dans la station ». Frottement de mains. Frisson. Excitation. SUSPENSE et… plate déception : Paula avait rendez-vous avec Mario pour réviser l’exam’ de maths mais celui-ci s’est endormi puis sa soirée a été ponctuée par deux échanges de SMS avec Angel et Alex. Voilà. Il est difficile de se souvenir dans quel état de niaiserie nous étions adolescent. Mais ce roman nous replonge incontestablement dedans. La niaiserie atteint un tel niveau que cela en devient mignon et attachant. On a de nouveau 14 ans et on se retrouve embarquer dans la trépidante vie lycéenne. A la quête d’un élixir de jeunesse ? Lisez Dis-moi que tu m’aimes, sinon abstenez-vous.

Et s’il fallait mettre une note : ☆☆☆

Eux sur la photo.

Héléne Gestern, Eux sur la photo, Arléa, 2011.

La mère adoptive d’Hélène, Sylvia est gravement malade. Elle va mourir et laissera Hélène orpheline. Cette douleur va en faire rejaillir des plus anciennes. Des questions sans réponses. Des secrets de famille inavoués. Hélène veut savoir. Elle publie alors une annonce dans un journal  avec en appui une photo retrouvée dans les papiers de famille : une femme, sa mère, entourée de deux hommes. Hélène lance une bouteille à la mer à la recherche de la vérité sur sa mère. Une réponse arrive. Stéphane a reconnu son père. Commence alors entre eux deux, une correspondance timide d’abord puis très vite passionnée et passionnante.

Cette correspondance est parsemée de détails, d’indices sur un passé, sur des morceaux de vies qui se répondent. Hélène et Stéphane deviennent des « archéologues familiaux » à la recherche de vestiges soigneusement enfouis. On suit alors scrupuleusement avec eux cette enquête presque de manière intrusive. Je n’ose pas vous en révéler plus ni sur les autres personnages, ni sur le déroulement de cette quête du passé par crainte de tout gâcher.

Hélène Gestern livre ici une belle réflexion sur les secrets de familles et leurs conséquences dans la vie de ceux qui en héritent. Cette réflexion est romancée par une intrigue pleine de tendresse et de délicatesse. Il faut ajouter à tout ceci (en plus, oui ! ) un vrai travail de fond (et très très intéressant)  sur la photographie comme objet de mémoire et trace indélébile du passé. L’auteure donne la parole à la photographie comme on donnerait la parole à un témoin. Mais, il y a un mais. N’étant pas vraiment fan des longues et interminables descriptions, j’ai eu du mal à accrocher au début. La correspondance entre nos deux protagonistes a évidemment vite changé la donne. Mais (bon d’accord en fait il y a deux mais), l’évolution de la relation entre ces derniers est attendue, on devine même leurs doutes, leurs craintes, leurs espérances… Ceci étant dit on passe un vrai bon moment de lecture. L’écriture est belle, pleine de poésie et très agréable à lire.

J’ai découvert cette talentueuse auteure grâce à son second roman, portrait d’après blessure. Un véritable coup de cœur pour moi. Il a d’ailleurs reçu le prix de ma librairie préférée pour cette rentrée littéraire 2014.

Je regrette de ne pas avoir eu le temps de vous en parler ici mais je vous le conseille vivement ! Hélène Gestern prend comme prétexte (enfin à mon sens) une histoire d’amour pour faire parler, encore une fois,  la photographie. Elle nous révèle avec force le poids des clichés dans notre société de l’image et du buzz. Une société où se mêle et se dispute droit à l’intimité et droit à l’information, liberté d’expression et liberté d’exister en privé. Une seule photographie suffira à projeter au devant de la scène médiatique deux personnes lambdas qui n’ont rien demandé et qui pourtant vont morfler. Le pouvoir de la photographie.

Hélène Gestern à ce talent de mettre en lumière des enjeux de notre société dite de l’image et de l’information via une réflexion fine et intelligente en l’enrobant toujours d’une intrigue qui sait nous tenir en haleine jusqu’au bout. Une auteure à lire, assurément.

Revenons à Eux sur la photo… une citation pour finir en beauté :

« Une fois né, l’amour, quelle que soit la destinée qu’on lui réserve, est irrévocable. »

Et s’il fallait mettre une note :

Meursault, contre-enquête

Kamel Daoud, Meursault, contre-enquête, Actes Sud, 2014.

Dans un bar d’Oran, Haroun, un désormais vieillard vient rendre justice à son frère. Ce dernier a été tué soixante-dix ans plus tôt par l’Étranger le plus célèbre de son histoire : Meursault.

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L’œuvre du talentueux Camus n’est qu’un vague souvenir pour vous ? Pas de panique, Haroun s’occupe de vous. Il vous a concocté un résumé bien épicé :« Un Français tue un Arabe allongé sur une plage déserte. Il est quatorze heures, c’est l’été 1942. Cinq coups de feu suivis d’un procès. L’assassin est condamné à mort pour avoir mal enterré sa mère et avoir parlé d’elle avec une trop grande indifférence. Techniquement, le meurtre est dû au soleil ou à de l’oisiveté pure. Sur la demande d’un proxénète nommé Raymond et qui en veut à une pute, ton héros écrit une lettre de menace, l’histoire dégénère puis semble se résoudre par un meurtre. L’Arabe est tué parce que l’assassin croit qu’il veut venger la prostituée, ou peut-être parce qu’il ose insolemment faire la sieste. » (Sinon pour un résumé un peu plus objectif veuillez cliquer sur la couverture ci-dessous)

images camusHaroun est donc le frère de « l’Arabe » 25 fois cité  mais pas une seule fois nommé dans ce monument camussien. Pourtant, il y avait deux morts dans cette histoire. Mais, « le premier [nous explique Haroun] savait raconter, au point qu’il a réussi à faire oublier son crime, alors que le second était un pauvre illettré que Dieu a crée uniquement, semble-t-il, pour qu’il reçoive une balle et retourne à la poussière, un anonyme qui n’a même pas eu le temps d’avoir un prénom […] Dès le début, on comprenait tout : lui, il avait un nom d’homme, mon frère celui d’un accident. Il aurait pu l’appeler « Quatorze heures » comme l’autre a appelé son nègre « Vendredi ». Un moment du jour, à la place d’un jour de la semaine. Quatorze heures, c’est bien. Zoudj en arabe, le deux, le duo,  lui et moi, des jumeaux insoupçonnables en quelque sorte… ». Haroun vient alors rétablir cette première injustice en redonnant une identité à son défunt frère,  Moussa.

Haroun portera le meurtre de son frère comme un fardeau toute sa vie. Un fardeau que lui fera porter sa propre mère. Dépossédée à deux reprises par la vie – départ inexpliqué d’un mari lâche et perte du fils ainé dont le corps introuvé n’a pas permis à celle-ci d’en faire son deuil – seule la soif de vengeance l’a maintenue debout. Une vengeance qu’elle a voulu inculquer à son fils comme on inculque des principes de vie… jusqu’à lui faire commettre l’irréparable.

« La première fois que M’ma m’a vu enrouler l’alphabet de mes premières lettres sur mon cahier de nouvel écolier, elle m’a tendu les deux bouts de journaux et m’a sommé de lire. Je n’ai pas pu, pas su. « C’est ton frère ! », m’a-t-elle lancé sur un ton de reproche, comme si j’aurais dû reconnaître un cadavre dans une morgue. Je me suis tu. Qu’ajouter à cela ? Je devinais, du coup, ce qu’elle attendait de moi. Faire vivre Moussa après avoir été mort, à sa place. […] Avec deux paragraphes, il fallait retrouver un corps, des alibis, des accusations. C’était une façon de reprendre l’enquête de M’ma à le recherche de Zoudj, mon jumeau. Cela a mené à une sorte de livre étrange – que j’aurais peut-être dû écrire d’ailleurs, si j’avais eu le don de ton héros : une contre-enquête. J’ai mis tout ce que je pouvais entre les lignes de ces brèves de journal, j’ai gonflé leur volume jusqu’à en faire un cosmos. »

Le narrateur est modeste. C’est incontestable. Le don d’écrire et de décrire, il l’a. Il est certes emprunté de colère et de frustration mais il n’a rien à envier à son homologue français, si j’ose dire.  Il lui a fait vivre l’enfer sur terre. Mais il l’avoue  : « nous étions, lui et moi, les compagnons d’une même cellule dans un huis clos où les corps ne sont que costumes. » Comme Meursault, Haroun est un étranger dans son propre pays. Un étranger qui néanmoins aime cultiver sa différence. Il se décrit lui-même comme « un vieillard qui ne croit pas en Dieu, qui ne va pas à la mosquée, qui n’attend pas le paradis, qui n’a ni femme ni fils et qui promène sa liberté comme une provocation ».

Alors que l’Algérie célèbre son indépendance, « sa nation, sa langue et sa religion » (devise du FLN), Haroun semble vomir le bouillon de culture de ce pays, de son pays : « La religion pour moi est un transport collectif que je ne prends pas. J’aime aller vers ce Dieu, à pied s’il le faut, mais pas en voyage organisé. Je déteste les vendredis depuis l’Indépendance, je crois. Est-ce que je suis croyant ? J’ai réglé la question du ciel par une évidence : parmi tous ceux qui bavardent sur ma condition – cohortes d’anges, de dieux, de diables ou de livres -, j’ai su, très jeune, que j’étais le seul à connaître la douleur, l’obligation de la mort, du travail et de la maladie. Je suis le seul à payer des factures et à être mangé par les vers à la fin. Donc, ouste ! Du coup, je déteste les religions et la soumission. A-t-on idée de courir après un père qui n’a jamais posé son pied sur terre et qui n’a jamais eu à connaître la faim ou l’effort de gagner sa vie ? » Il ajoute plus loin :  « Le vendredi ? Ce n’est pas un jour où Dieu s’est reposé, c’est un jour où il a décidé de fuir et de ne plus jamais revenir. Je le sais à son creux qui persiste après la prière des hommes, à leurs visages collés contre la vitre de la supplication. Et à leur teint de gens qui répondent à la peur de l’absurde par le zèle. Quant à moi, je n’aime pas ce qui s’élève vers le ciel, mais seulement ce qui partage la gravité. J’ose te le dire, j’ai en horreur les religions Toutes ! »

Étranger à cette culture, il reste éloigné et étranger à la guerre d’indépendance qui secoue son pays. On lui reprochera lors de son arrestation, on tentera de l’intimider, de l’humilier mais rien n’y fera. Haroun maintiendra à distance ce pays qui ne cesse de le décevoir : « Le pays était en liesse, mais une sorte de peur régnait en filigrane, car la bête qui s’était nourrie de sept ans de guerre était devenue vorace et refusait de rentrer sous terre. Entre les chefs de guerre vainqueurs, une sourde lutte de pouvoir faisait rage ».

On a donc affaire ici au discours d’un homme seul, frustré et en colère contre ces hommes qui ont choisi comme transport commun la religion. Il rejette avec force et mépris cette culture qu’il considère comme une culture de la soumission et de la régression. Son discours est admirablement bien écrit et bien mené. Mais j’avoue qu’il m’a parfois mise mal à l’aise. Je crois que j’ai toujours été un peu dérangée par le discours du fervent athée qui dans son élan d’enthousiasme et sa volonté d’émanciper ces croyants aliénés en oublie de nuancer son propos. Il favorise ainsi, selon moi, les amalgames d’une religion déjà instrumentalisée par certains médias. Les vrais dangers pour moi ne sont pas les religions, ni les croyances mais les religions d’État et leur volonté de soumettre par la religion. Ceci étant dit, Meursault contre-enquête est un bon et bel hommage rendu à L’Étranger de Camus. La plume de Kamel Daoud est piquante mais fine et élégante. Son discours fait preuve d’une intelligence inouïe, son œuvre pousse à la réflexion et ne nous laisse évidemment pas indifférent.

Je finirais par une dernière citation d’Haroun que je trouve belle et peut-être faisant écho à une certaine triste actualité…

« D’ailleurs, mon cher ami, le seul verset du Coran qui résonne en moi est bien celui-ci : « Si vous tuez une seule âme, c’est comme si vous aviez tué l’humanité entière ». »

Et s’il fallait mettre une note :

http://delivrer-des-livres.fr/challenge-1-2014-les-lectures-participants/

Forever bitch

Diglee, Forever bitch, Éditions Delcourt, 2013.

Forever bitch c’est trois jeunes femmes qui s’essayent à l’Amour. Elles tombent amoureuse, tombent tout court, se font mal, se relèvent, apprennent de leurs erreurs en nous partageant leur franche vision des choses, sans filtre, comme ça vient : « Sortir avec son ex, c’est comme ravaler son vomi : c’est toujours acide. » Vous voilà prévenus.

DIGLEEA la veille de ses trente ans, Louise fait le bilan. Maud, son coup de foudre amical, vient de se faire larguer. Elle est au plus mal. Pour oublier elle multiplie les aventures sans lendemain. Il faut la consoler. Audrey, sa « BBF (Best Friend Foverer) » est sur un petit nuage. Elle pense avoir trouvé l’homme de sa vie avec qui elle achètera une grande maison dans laquelle ils feront des bébés… Mais cela était sans compter sur les belles surprises que nous réservent la vie. Louise, quant à elle, file le parfait amour avec Fred. Lorsque ce dernier commence à parler mariage, Louise flippe grave.

présentationL’amour est un sujet qui passionne Diglee. Elle se lance alors dans des recherches, des observations (elle ira même jusqu’à se créer un compte sur adopteunmec.com, c’est dire ! )… qui seront le fruit de son inspiration. Elle l’explique ici dans un billet sur l’amour. Un billet drôle et touchant. Un billet qui m’a donné envie de découvrir son travail et en particulier cette BD.

Je m’attendais alors à une BD pleine d’émotions, d’humour, de fraicheur, qui dépeint les difficultés de trouver l’amour dans notre société moderne. L’humour est bien au rendez-vous. Diglee parvient à nous faire sourire même rire parfois. Le graphisme très girly, en adéquation avec la thématique, apporte une certaine fraîcheur et un certain dynamisme mais réduit considérablement le lectorat : si vous n’êtes pas une jeune  trentenaire, passez votre tour.  Par contre je trouve que la cruauté –  tant dans les propos que dans le graphisme – prend le dessus sur l’émotion ce qui rend la BD on ne peut plus caricaturale. Dommage.

Par ailleurs, je vous invite vivement à découvrir le très bon blog de cette auteure dont les billets plein d’humour sonnent juste à chaque fois.

Marion l’a lu aussi.

Et s’il fallait mettre une note : ☆☆

11,5/20

11,5/20

Le caveau de famille

Katarina Mazetti, Le caveau de famille, Gaïa Editions, 2011

Désirée la bibliothécaire et Benny le paysan se sont rencontrés et quittés dans le Mec de la tombe d’à côté. Enfin presque.

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Après leur rupture Désirée contacte Benny et lui demande un service très spécial. Son horloge biologique la titille. Elle veut avoir un enfant. Elle demande à Benny d’en être le géniteur. Il accepte. Le deal est simple : trois essais, deux possibilités. Désirée n’est pas enceinte, ils se quittent à jamais. Désirée est enceinte, ils réfléchissent ensemble à la suite. Il n’est pas question pour Benny que son « gamin » soit transformé « en un petit docteur en langues mortes ! » Au bout de trois essais, rien. Les amants doivent se quitter mais c’était sans compter sur leur attachement mutuel. Ils tombent vite d’accord, il faut essayer encore.

Vous vous en doutez, Désirée finit par tomber enceinte. Benny quitte Anita, sa cousine avec qui il s’était installé. Désirée s’installe à la ferme. C’est alors le temps de l’amour, des bébés, des concessions, des sacrifices… « Quand ils sont amoureux, les gens dégringolent à un QI de 72 environ, c’est ma théorie. Assez élevé pour pouvoir aller tout seul aux toilettes et ne pas se faire arrêter par la police dans la rue, mais trop bas pour qu’on puisse accorder une quelconque confiance dans leur jugement » affirme Désirée qui a dû revoir ses ambitions professionnelles à la baisse. Le roman pose clairement la place de la femme dans le couple. Doit-on forcément choisir entre famille et carrière quand on est une femme ?

La suite du Mec de la tombe d’à côté garde son caractère polyphonique. Aux voix de Désirée et de Benny s’ajoute la voix d’Anita. Cette mise en scène narrative contribue à la réussite de ce roman. Les personnages livrent sans détour leur vision de vie avec humour, colère, tristesse, joie… Les titres des différentes parties du roman sont en ce sens très éloquents. Ils prennent leur empreintes dans le champ lexicale météorologique (ciel variable, temps sec et ensoleillé, pluies éparses…) et nous préparent ainsi au climat familial auquel nous allons devoir faire avec quasi la même intensité que les personnages.

Dans la droite lignée du Mec de la tombe d’à côté, Le caveau de famille m’a réellement fait passé un agréable moment de lecture même si je dois l’avouer, j’ai été beaucoup moins touché par cette suite, la surprise a sans doute manqué.

Et s’il fallait mettre une note :

Les désorientés

Amin Maalouf, les désorientés, Éditions Grasset & Fasquelle, 2012

Cinq heures, le téléphone sonne. Adam répond : Mourad, son ancien ami avec qui il est brouillé depuis plusieurs années, est mourant. Tania, la femme de Mourad, demande à Adam de venir à son chevet. Après 25 ans d’exil Adam retourne dans le  pays de son enfance. A son arrivée, il est trop tard. Malgré tout, Adam décide de rester quelques jours dans ce pays qu’il ne nommera jamais afin de rassembler, à la demande de Tania, le groupe d’amis d’autrefois en hommage à Mourad. Chaque jour de son séjour est soigneusement consigné dans un carnet avec une rigueur historienne qui est désormais la sienne.

 « On parle souvent de l’enchantement des livres. On ne dit pas assez qu’il est double. Il y a l’enchantement de les lire, et il y a celui d’en parler. Tout le charme d’un Borges, c’est qu’on lit les histoires contées tout en rêvant d’autres livres encore, inventés, rêvés, fantasmagoriques. Et l’on a, l’espace de quelques pages, les deux enchantements à la fois. » Contrairement à Adam, je n’ai pas encore lu Borges mais le double enchantement dont il nous parle, je l’ai connu ici en lisant les désorientés. Pour partager cette magnifique lecture j’utiliserai et peut-être même userai de beaucoup de citations ; non pas par flemme synthétique mais plutôt par crainte de dénaturer un propos fin et élégant qui vous séduira sans doute comme il m’a séduite.

Pendant 16 jours Adam va à la rencontre des personnes qui constituaient son cercle d’amis universitaires : « le clubs des Byzantins ». Chaque rencontre est l’occasion de se raconter et de régler ses comptes avec le passé. Tania, jeune veuve éplorée est restée aux côtés de son mari Mourad, malgré ses choix politiques discutables et discutés. Sémiramis ne s’est jamais remise de la perte de Bilal, mort au combat. Elle est restée au pays et a subit les guerres successives. Nidal, le frère de Bilal, également très marqué par la mort de ce dernier, est devenu un musulman extrémiste radical. Naïm, de confession juive, est le premier à être parti s’installer au Brésil avec sa famille. Les inséparables  » Ram’z », Ramzi et Ramez, ont fait fortune grâce à leur cabinet d’ingénieur-architecte implanté à Londres. Mais du jour au lendemain Ramzi décide de se retirer dans un monastère levantin, déçu par la vie et les hommes. Albert, après avoir échappé à son suicide grâce à un enlèvement, émigre aux États-Unis.

Adam, lui, de confession chrétienne, s’est exilé à Paris où il est devenu un éminent historien, spécialiste de l’époque romaine. On découvre à travers son récit, les ressentis d’un exilé pour qui partir a été une nécessité mais s’installer ailleurs n’a pas été aisé. « Moi depuis l’âge de treize ans, je me suis toujours senti, partout, un invité. Souvent accueilli à bras ouverts, parfois tout juste toléré, mais nulle part habitant de plein droit. Constamment dissemblable, mal ajusté – mon nom, mon regard, mon allure, mon accent, mes appartenances réelles ou supposées. Incurablement étranger. Sur la terre natale comme plus tard sur les terres d’exil. » Un exil incompris par ses amis, en particulier, Mourad avec qui il était brouillé : « vivre année après année en pays étranger, dans l’anonymat d’une vaste métropole, ce n’était pas seulement pour lui un abandon de la mère patrie, c’était une insulte aux ancêtres, et en quelque sorte une mutilation de l’âme ». Cette déchirure, le sociologue Abdelmalek Sayad, l’explique admirablement bien – dans un contexte différent – dans sa double absence. Il retranscrit bien cet état de fait où l’émigré absent auprès de sa famille, de son pays et de fait considéré comme un traître pour certains, sera un immigré tout aussi absent dans son pays d’accueil car « incurablement étranger« .

Adam et certains de ses amis exilés sont donc devenus les « dés-Orientés ».

Le thème de l’exil est au cœur de l’intrigue. Tout au long de ce roman Adam et ses amis ne cesseront de s’interroger sur leur appartenance à un pays et leur « citoyenneté du monde ». Très vite dans les différentes conversations et les divers questionnements, la religion ressort comme élément de réponse. En effet, dans cette région du monde (entre autres), la religion a été instrumentalisée au profit de ces questions d’appartenance. La foi est parfois mise de côté au profit du pragmatisme politique.

« C’est l’Occident qui est croyant, jusque dans sa laïcité, et c’est l’Occident qui est religieux, jusque dans l’athéisme. Ici, au Levant, on ne se préoccupe pas des croyances, mais des appartenances. Nos confessions sont des tribus, notre zèle religieux est une forme de nationalisme… »

C’est le tournant politique de leur pays qui les a poussé à l’exil : une guerre civile absurde dont les premières victimes sont des innocents désintéressés des affaires politiques. Un de nos narrateurs le souligne bien :

« Prenez garde : « si vous ne vous occupez pas de politique, la politique s’occupe de vous» […] attribuée au gré des sources, à deux auteurs différents, contemporains de la Révolution française : l’un étant Royer-Collard, l’autre l’abbé Sieyès […] En d’autres termes, il ne s’agit pas de constater banalement que la politique affecte tout un chacun, même ceux qui ne s’y intéressent pas ; ce qui dit l’auteur, c’est que les remous politiques affectent en priorité ceux qui s’en préoccupent pas. Rien de plus juste ! […] Lorsqu’un règlement de comptes se produisait entre deux milices, entre deux quartiers, entre deux communautés, les militants de tous bords se terraient. Ceux qui avaient participé à des combats ou à des massacres ne se hasardaient plus hors de « leur » zone ; et si celle-ci courait le risque d’être envahie, ils allaient se poster plus loin. Qui, à l’inverse, n’éprouvait pas du tout le besoin de se cacher, ni de s’enfuir ? Qui continuait à traverser candidement les lignes de démarcation malgré l’incursion des «autres» ? Uniquement ceux qui n’avaient rien à se reprocher, ceux qui n’avaient participé à aucun combat, à aucun enlèvement, à aucune tuerie. Et c’est justement sur ces innocents qu’on finissait par s’acharner ! Oui, c’est dans le vaste troupeau des apolitiques que les Minotaures de la guerre civile choisissaient chaque jour leurs proies ! […] illustration tragi-burlesque d’un paradoxe établi. »

Adam a donc choisit de partir car il ne trouvait plus sa place dans ce pays tourmenté et ne se reconnaissait plus parmi les siens :

« Hélas, nos compatriotes sont complaisants, désespérément complaisants, à l’endroit de ces pratiques. Parce qu’il en a toujours été ainsi, te disent-ils. Ils sont pleins d’admirations, même, pour l’habileté de ceux qui « arrivent », quels que soient les moyens employés. La devise locale semble être – pour paraphraser un proverbe anglais sur Rome : « Quand tu es dans la jungle, fais ce que font les fauves ! »

En retrouvant ses amis, Adam retrouve les discussions passionnées qui animaient les soirées du « cercle de Byzance » ou chacun se révoltait contre telle ou telle injustice, s’engageait pour une cause, s’indignait contre une autre… 25 ans plus tard, les esprits sont toujours aussi vifs mais les discours sont  plus amères, plus pessimistes quant à l’avenir de l’Humanité.

Pour Naïm la décence est définitivement morte : Il n’y a jamais eu d’Humanité irréprochable mais selon lui la décence est morte en 1914 car « avant cette date, l’humanité était impuissante. Son pire ennemi, c’étaient les calamités naturelles ; sa médecine tuait plus qu’elle ne soignait, et sa technologie était balbutiante. C’est en quatorze qu’ont débuté les grandes calamités de fabrication humaine : la guerre mondiale, le gaz moutarde, la révolution d’Octobre… »

Notre personnage principal est lui très pessimiste quant à l’avenir :

« Adam nous disait l’autre jour qu’il y avait eu, au vingtième siècle, deux calamités majeures : le communisme et l’anticommunisme ». Et au vingt et unième, il y aura aussi deux calamités majeures : l’islamisme radical, et l’anti-islamisme radical » prédit l’historien. « Ce qui, n’en déplaise à notre éminent futurologue, nous promet un siècle de régression ».

Amin Maalouf ne nomme jamais les lieux dans son roman. Même si le contexte géopolitique a une importance toute particulière car décisif dans les parcours de vie de nos personnages, c’est là les retrouvailles de ce groupe d’amis qui priment. Puis on devine très vite de quelle partie du monde il s’agit. L’auteur lui même nous met sur la piste.

« Dans Les Désorientés, je m’inspire très librement de ma propre jeunesse. Je l’ai passée avec des amis qui croyaient en un monde meilleur. Et même si aucun des personnages de ce livre ne correspond à une personne réelle, aucun n’est entièrement imaginaire. »

Il explique plus en détail ci-dessous :

Le roman d’Amin Maalouf fait parti de ces romans qui nous éveillent et élèvent intellectuellement tant l’écriture est fine, belle et juste. L’auteur raconte avec beaucoup de pudeur, de nostalgie et de regrets l’histoire d’une jeunesse remplit d’idéaux mais finalement meurtrie par la guerre et parfois contrainte à l’exil. Les propos de ses personnages, à maintes égards visionnaires et modernes, permettent de comprendre, d’avoir peut-être une meilleure (ou du moins différente) lisibilité des difficultés auxquelles les natifs de ces régions belliqueuses doivent faire face.

 » Tout homme a le droit de partir, c’est son pays qui doit le persuader de rester. »

Outre le réel intérêt historique de ce roman, Les désorientés est un roman excellemment bien écrit (je crois que je l’ai déjà dit mais tant pis je me répète) avec des personnages touchants et attachants, un récit vivant, dynamique, alléchant… et un dénouement inattendu.

Bref, c’est pour moi et sans conteste un vrai COUP DE COEUR.