Dis-moi que tu m’aimes

Francisco de Paula Fernandez, Dis-moi que tu m’aimes, Albin Michel, 2012.

Minnie16 de son prénom Paula et Angel de son pseudo Lennon se sont donné rendez-vous dans la vraie vie après deux mois de discussion sur Facebook. Le jour J arrive, Paula attend mais Angel lui, n’arrive pas. Elle décide alors de rentrer dans un Starbucks. C’est là qu’elle croise Alex : un jeune homme « au-sourire-qui-tue » qui lit le même roman qu’elle « j’ai failli te dire je t’aime ». Point de départ d’un imbroglio amoureux.

J’ai été tenté de faire un schéma heuristique en guise de billet pout démêler cet énorme nœud amoureux. Mais j’ai réussi à lutter contre toute aliénation et déformation professionnelle… Enfin qu’à moitié. Les élèves réclamaient des romans d’amour, les voilà servis et moi aussi. J’ai eu l’impression de tomber dans un paquet de chamallow dégoulinant. Petit aperçu.

Paula et Angel sont amoureux (avant même de se rencontrer, oui ça commence fort !). Mais Paula rencontre Alex avant Angel. Et Angel est en retard à son premier rendez-vous à cause de Katia, chanteuse espagnole à succès. Alex tombe sous le charme de Paula, Katia sous celui d’Angel. Paula est aussi aimée en secret par Mario, le frère d’une de ses meilleures amies. Ce dernier sera bientôt convoité par Diana, une autre meilleure amie de Paula. N’oublions pas Irène, demi-sœur (par alliance) d’Alex, une bombe de 22 ans qui fera tout pour mettre son « demi-frère chéri » dans son lit… si, si je vous assure… et ça a duré comme ça pendant 766 pages. Heureusement le talent d’écriture de l’auteur rend la lecture plus facile. Autre petit aperçu.

« Paula sourit et raccroche [appel avec Diana]. Sans se douter de ce que lui réserve la soirée, elle rentre tranquillement dans la station ». Frottement de mains. Frisson. Excitation. SUSPENSE et… plate déception : Paula avait rendez-vous avec Mario pour réviser l’exam’ de maths mais celui-ci s’est endormi puis sa soirée a été ponctuée par deux échanges de SMS avec Angel et Alex. Voilà. Il est difficile de se souvenir dans quel état de niaiserie nous étions adolescent. Mais ce roman nous replonge incontestablement dedans. La niaiserie atteint un tel niveau que cela en devient mignon et attachant. On a de nouveau 14 ans et on se retrouve embarquer dans la trépidante vie lycéenne. A la quête d’un élixir de jeunesse ? Lisez Dis-moi que tu m’aimes, sinon abstenez-vous.

Et s’il fallait mettre une note : ☆☆☆

Eux sur la photo.

Héléne Gestern, Eux sur la photo, Arléa, 2011.

La mère adoptive d’Hélène, Sylvia est gravement malade. Elle va mourir et laissera Hélène orpheline. Cette douleur va en faire rejaillir des plus anciennes. Des questions sans réponses. Des secrets de famille inavoués. Hélène veut savoir. Elle publie alors une annonce dans un journal  avec en appui une photo retrouvée dans les papiers de famille : une femme, sa mère, entourée de deux hommes. Hélène lance une bouteille à la mer à la recherche de la vérité sur sa mère. Une réponse arrive. Stéphane a reconnu son père. Commence alors entre eux deux, une correspondance timide d’abord puis très vite passionnée et passionnante.

Cette correspondance est parsemée de détails, d’indices sur un passé, sur des morceaux de vies qui se répondent. Hélène et Stéphane deviennent des « archéologues familiaux » à la recherche de vestiges soigneusement enfouis. On suit alors scrupuleusement avec eux cette enquête presque de manière intrusive. Je n’ose pas vous en révéler plus ni sur les autres personnages, ni sur le déroulement de cette quête du passé par crainte de tout gâcher.

Hélène Gestern livre ici une belle réflexion sur les secrets de familles et leurs conséquences dans la vie de ceux qui en héritent. Cette réflexion est romancée par une intrigue pleine de tendresse et de délicatesse. Il faut ajouter à tout ceci (en plus, oui ! ) un vrai travail de fond (et très très intéressant)  sur la photographie comme objet de mémoire et trace indélébile du passé. L’auteure donne la parole à la photographie comme on donnerait la parole à un témoin. Mais, il y a un mais. N’étant pas vraiment fan des longues et interminables descriptions, j’ai eu du mal à accrocher au début. La correspondance entre nos deux protagonistes a évidemment vite changé la donne. Mais (bon d’accord en fait il y a deux mais), l’évolution de la relation entre ces derniers est attendue, on devine même leurs doutes, leurs craintes, leurs espérances… Ceci étant dit on passe un vrai bon moment de lecture. L’écriture est belle, pleine de poésie et très agréable à lire.

J’ai découvert cette talentueuse auteure grâce à son second roman, portrait d’après blessure. Un véritable coup de cœur pour moi. Il a d’ailleurs reçu le prix de ma librairie préférée pour cette rentrée littéraire 2014.

Je regrette de ne pas avoir eu le temps de vous en parler ici mais je vous le conseille vivement ! Hélène Gestern prend comme prétexte (enfin à mon sens) une histoire d’amour pour faire parler, encore une fois,  la photographie. Elle nous révèle avec force le poids des clichés dans notre société de l’image et du buzz. Une société où se mêle et se dispute droit à l’intimité et droit à l’information, liberté d’expression et liberté d’exister en privé. Une seule photographie suffira à projeter au devant de la scène médiatique deux personnes lambdas qui n’ont rien demandé et qui pourtant vont morfler. Le pouvoir de la photographie.

Hélène Gestern à ce talent de mettre en lumière des enjeux de notre société dite de l’image et de l’information via une réflexion fine et intelligente en l’enrobant toujours d’une intrigue qui sait nous tenir en haleine jusqu’au bout. Une auteure à lire, assurément.

Revenons à Eux sur la photo… une citation pour finir en beauté :

« Une fois né, l’amour, quelle que soit la destinée qu’on lui réserve, est irrévocable. »

Et s’il fallait mettre une note :

Meursault, contre-enquête

Kamel Daoud, Meursault, contre-enquête, Actes Sud, 2014.

Dans un bar d’Oran, Haroun, un désormais vieillard vient rendre justice à son frère. Ce dernier a été tué soixante-dix ans plus tôt par l’Étranger le plus célèbre de son histoire : Meursault.

https://i1.wp.com/static.fnac-static.com/multimedia/Images/FR/NR/72/be/58/5815922/1507-1.jpg

L’œuvre du talentueux Camus n’est qu’un vague souvenir pour vous ? Pas de panique, Haroun s’occupe de vous. Il vous a concocté un résumé bien épicé :« Un Français tue un Arabe allongé sur une plage déserte. Il est quatorze heures, c’est l’été 1942. Cinq coups de feu suivis d’un procès. L’assassin est condamné à mort pour avoir mal enterré sa mère et avoir parlé d’elle avec une trop grande indifférence. Techniquement, le meurtre est dû au soleil ou à de l’oisiveté pure. Sur la demande d’un proxénète nommé Raymond et qui en veut à une pute, ton héros écrit une lettre de menace, l’histoire dégénère puis semble se résoudre par un meurtre. L’Arabe est tué parce que l’assassin croit qu’il veut venger la prostituée, ou peut-être parce qu’il ose insolemment faire la sieste. » (Sinon pour un résumé un peu plus objectif veuillez cliquer sur la couverture ci-dessous)

images camusHaroun est donc le frère de « l’Arabe » 25 fois cité  mais pas une seule fois nommé dans ce monument camussien. Pourtant, il y avait deux morts dans cette histoire. Mais, « le premier [nous explique Haroun] savait raconter, au point qu’il a réussi à faire oublier son crime, alors que le second était un pauvre illettré que Dieu a crée uniquement, semble-t-il, pour qu’il reçoive une balle et retourne à la poussière, un anonyme qui n’a même pas eu le temps d’avoir un prénom […] Dès le début, on comprenait tout : lui, il avait un nom d’homme, mon frère celui d’un accident. Il aurait pu l’appeler « Quatorze heures » comme l’autre a appelé son nègre « Vendredi ». Un moment du jour, à la place d’un jour de la semaine. Quatorze heures, c’est bien. Zoudj en arabe, le deux, le duo,  lui et moi, des jumeaux insoupçonnables en quelque sorte… ». Haroun vient alors rétablir cette première injustice en redonnant une identité à son défunt frère,  Moussa.

Haroun portera le meurtre de son frère comme un fardeau toute sa vie. Un fardeau que lui fera porter sa propre mère. Dépossédée à deux reprises par la vie – départ inexpliqué d’un mari lâche et perte du fils ainé dont le corps introuvé n’a pas permis à celle-ci d’en faire son deuil – seule la soif de vengeance l’a maintenue debout. Une vengeance qu’elle a voulu inculquer à son fils comme on inculque des principes de vie… jusqu’à lui faire commettre l’irréparable.

« La première fois que M’ma m’a vu enrouler l’alphabet de mes premières lettres sur mon cahier de nouvel écolier, elle m’a tendu les deux bouts de journaux et m’a sommé de lire. Je n’ai pas pu, pas su. « C’est ton frère ! », m’a-t-elle lancé sur un ton de reproche, comme si j’aurais dû reconnaître un cadavre dans une morgue. Je me suis tu. Qu’ajouter à cela ? Je devinais, du coup, ce qu’elle attendait de moi. Faire vivre Moussa après avoir été mort, à sa place. […] Avec deux paragraphes, il fallait retrouver un corps, des alibis, des accusations. C’était une façon de reprendre l’enquête de M’ma à le recherche de Zoudj, mon jumeau. Cela a mené à une sorte de livre étrange – que j’aurais peut-être dû écrire d’ailleurs, si j’avais eu le don de ton héros : une contre-enquête. J’ai mis tout ce que je pouvais entre les lignes de ces brèves de journal, j’ai gonflé leur volume jusqu’à en faire un cosmos. »

Le narrateur est modeste. C’est incontestable. Le don d’écrire et de décrire, il l’a. Il est certes emprunté de colère et de frustration mais il n’a rien à envier à son homologue français, si j’ose dire.  Il lui a fait vivre l’enfer sur terre. Mais il l’avoue  : « nous étions, lui et moi, les compagnons d’une même cellule dans un huis clos où les corps ne sont que costumes. » Comme Meursault, Haroun est un étranger dans son propre pays. Un étranger qui néanmoins aime cultiver sa différence. Il se décrit lui-même comme « un vieillard qui ne croit pas en Dieu, qui ne va pas à la mosquée, qui n’attend pas le paradis, qui n’a ni femme ni fils et qui promène sa liberté comme une provocation ».

Alors que l’Algérie célèbre son indépendance, « sa nation, sa langue et sa religion » (devise du FLN), Haroun semble vomir le bouillon de culture de ce pays, de son pays : « La religion pour moi est un transport collectif que je ne prends pas. J’aime aller vers ce Dieu, à pied s’il le faut, mais pas en voyage organisé. Je déteste les vendredis depuis l’Indépendance, je crois. Est-ce que je suis croyant ? J’ai réglé la question du ciel par une évidence : parmi tous ceux qui bavardent sur ma condition – cohortes d’anges, de dieux, de diables ou de livres -, j’ai su, très jeune, que j’étais le seul à connaître la douleur, l’obligation de la mort, du travail et de la maladie. Je suis le seul à payer des factures et à être mangé par les vers à la fin. Donc, ouste ! Du coup, je déteste les religions et la soumission. A-t-on idée de courir après un père qui n’a jamais posé son pied sur terre et qui n’a jamais eu à connaître la faim ou l’effort de gagner sa vie ? » Il ajoute plus loin :  « Le vendredi ? Ce n’est pas un jour où Dieu s’est reposé, c’est un jour où il a décidé de fuir et de ne plus jamais revenir. Je le sais à son creux qui persiste après la prière des hommes, à leurs visages collés contre la vitre de la supplication. Et à leur teint de gens qui répondent à la peur de l’absurde par le zèle. Quant à moi, je n’aime pas ce qui s’élève vers le ciel, mais seulement ce qui partage la gravité. J’ose te le dire, j’ai en horreur les religions Toutes ! »

Étranger à cette culture, il reste éloigné et étranger à la guerre d’indépendance qui secoue son pays. On lui reprochera lors de son arrestation, on tentera de l’intimider, de l’humilier mais rien n’y fera. Haroun maintiendra à distance ce pays qui ne cesse de le décevoir : « Le pays était en liesse, mais une sorte de peur régnait en filigrane, car la bête qui s’était nourrie de sept ans de guerre était devenue vorace et refusait de rentrer sous terre. Entre les chefs de guerre vainqueurs, une sourde lutte de pouvoir faisait rage ».

On a donc affaire ici au discours d’un homme seul, frustré et en colère contre ces hommes qui ont choisi comme transport commun la religion. Il rejette avec force et mépris cette culture qu’il considère comme une culture de la soumission et de la régression. Son discours est admirablement bien écrit et bien mené. Mais j’avoue qu’il m’a parfois mise mal à l’aise. Je crois que j’ai toujours été un peu dérangée par le discours du fervent athée qui dans son élan d’enthousiasme et sa volonté d’émanciper ces croyants aliénés en oublie de nuancer son propos. Il favorise ainsi, selon moi, les amalgames d’une religion déjà instrumentalisée par certains médias. Les vrais dangers pour moi ne sont pas les religions, ni les croyances mais les religions d’État et leur volonté de soumettre par la religion. Ceci étant dit, Meursault contre-enquête est un bon et bel hommage rendu à L’Étranger de Camus. La plume de Kamel Daoud est piquante mais fine et élégante. Son discours fait preuve d’une intelligence inouïe, son œuvre pousse à la réflexion et ne nous laisse évidemment pas indifférent.

Je finirais par une dernière citation d’Haroun que je trouve belle et peut-être faisant écho à une certaine triste actualité…

« D’ailleurs, mon cher ami, le seul verset du Coran qui résonne en moi est bien celui-ci : « Si vous tuez une seule âme, c’est comme si vous aviez tué l’humanité entière ». »

Et s’il fallait mettre une note :

http://delivrer-des-livres.fr/challenge-1-2014-les-lectures-participants/

Forever bitch

Diglee, Forever bitch, Éditions Delcourt, 2013.

Forever bitch c’est trois jeunes femmes qui s’essayent à l’Amour. Elles tombent amoureuse, tombent tout court, se font mal, se relèvent, apprennent de leurs erreurs en nous partageant leur franche vision des choses, sans filtre, comme ça vient : « Sortir avec son ex, c’est comme ravaler son vomi : c’est toujours acide. » Vous voilà prévenus.

DIGLEEA la veille de ses trente ans, Louise fait le bilan. Maud, son coup de foudre amical, vient de se faire larguer. Elle est au plus mal. Pour oublier elle multiplie les aventures sans lendemain. Il faut la consoler. Audrey, sa « BBF (Best Friend Foverer) » est sur un petit nuage. Elle pense avoir trouvé l’homme de sa vie avec qui elle achètera une grande maison dans laquelle ils feront des bébés… Mais cela était sans compter sur les belles surprises que nous réservent la vie. Louise, quant à elle, file le parfait amour avec Fred. Lorsque ce dernier commence à parler mariage, Louise flippe grave.

présentationL’amour est un sujet qui passionne Diglee. Elle se lance alors dans des recherches, des observations (elle ira même jusqu’à se créer un compte sur adopteunmec.com, c’est dire ! )… qui seront le fruit de son inspiration. Elle l’explique ici dans un billet sur l’amour. Un billet drôle et touchant. Un billet qui m’a donné envie de découvrir son travail et en particulier cette BD.

Je m’attendais alors à une BD pleine d’émotions, d’humour, de fraicheur, qui dépeint les difficultés de trouver l’amour dans notre société moderne. L’humour est bien au rendez-vous. Diglee parvient à nous faire sourire même rire parfois. Le graphisme très girly, en adéquation avec la thématique, apporte une certaine fraîcheur et un certain dynamisme mais réduit considérablement le lectorat : si vous n’êtes pas une jeune  trentenaire, passez votre tour.  Par contre je trouve que la cruauté –  tant dans les propos que dans le graphisme – prend le dessus sur l’émotion ce qui rend la BD on ne peut plus caricaturale. Dommage.

Par ailleurs, je vous invite vivement à découvrir le très bon blog de cette auteure dont les billets plein d’humour sonnent juste à chaque fois.

Marion l’a lu aussi.

Et s’il fallait mettre une note : ☆☆

11,5/20

11,5/20

Le caveau de famille

Katarina Mazetti, Le caveau de famille, Gaïa Editions, 2011

Désirée la bibliothécaire et Benny le paysan se sont rencontrés et quittés dans le Mec de la tombe d’à côté. Enfin presque.

K.Mazetti2

Après leur rupture Désirée contacte Benny et lui demande un service très spécial. Son horloge biologique la titille. Elle veut avoir un enfant. Elle demande à Benny d’en être le géniteur. Il accepte. Le deal est simple : trois essais, deux possibilités. Désirée n’est pas enceinte, ils se quittent à jamais. Désirée est enceinte, ils réfléchissent ensemble à la suite. Il n’est pas question pour Benny que son « gamin » soit transformé « en un petit docteur en langues mortes ! » Au bout de trois essais, rien. Les amants doivent se quitter mais c’était sans compter sur leur attachement mutuel. Ils tombent vite d’accord, il faut essayer encore.

Vous vous en doutez, Désirée finit par tomber enceinte. Benny quitte Anita, sa cousine avec qui il s’était installé. Désirée s’installe à la ferme. C’est alors le temps de l’amour, des bébés, des concessions, des sacrifices… « Quand ils sont amoureux, les gens dégringolent à un QI de 72 environ, c’est ma théorie. Assez élevé pour pouvoir aller tout seul aux toilettes et ne pas se faire arrêter par la police dans la rue, mais trop bas pour qu’on puisse accorder une quelconque confiance dans leur jugement » affirme Désirée qui a dû revoir ses ambitions professionnelles à la baisse. Le roman pose clairement la place de la femme dans le couple. Doit-on forcément choisir entre famille et carrière quand on est une femme ?

La suite du Mec de la tombe d’à côté garde son caractère polyphonique. Aux voix de Désirée et de Benny s’ajoute la voix d’Anita. Cette mise en scène narrative contribue à la réussite de ce roman. Les personnages livrent sans détour leur vision de vie avec humour, colère, tristesse, joie… Les titres des différentes parties du roman sont en ce sens très éloquents. Ils prennent leur empreintes dans le champ lexicale météorologique (ciel variable, temps sec et ensoleillé, pluies éparses…) et nous préparent ainsi au climat familial auquel nous allons devoir faire avec quasi la même intensité que les personnages.

Dans la droite lignée du Mec de la tombe d’à côté, Le caveau de famille m’a réellement fait passé un agréable moment de lecture même si je dois l’avouer, j’ai été beaucoup moins touché par cette suite, la surprise a sans doute manqué.

Et s’il fallait mettre une note :

Les désorientés

Amin Maalouf, les désorientés, Éditions Grasset & Fasquelle, 2012

Cinq heures, le téléphone sonne. Adam répond : Mourad, son ancien ami avec qui il est brouillé depuis plusieurs années, est mourant. Tania, la femme de Mourad, demande à Adam de venir à son chevet. Après 25 ans d’exil Adam retourne dans le  pays de son enfance. A son arrivée, il est trop tard. Malgré tout, Adam décide de rester quelques jours dans ce pays qu’il ne nommera jamais afin de rassembler, à la demande de Tania, le groupe d’amis d’autrefois en hommage à Mourad. Chaque jour de son séjour est soigneusement consigné dans un carnet avec une rigueur historienne qui est désormais la sienne.

 « On parle souvent de l’enchantement des livres. On ne dit pas assez qu’il est double. Il y a l’enchantement de les lire, et il y a celui d’en parler. Tout le charme d’un Borges, c’est qu’on lit les histoires contées tout en rêvant d’autres livres encore, inventés, rêvés, fantasmagoriques. Et l’on a, l’espace de quelques pages, les deux enchantements à la fois. » Contrairement à Adam, je n’ai pas encore lu Borges mais le double enchantement dont il nous parle, je l’ai connu ici en lisant les désorientés. Pour partager cette magnifique lecture j’utiliserai et peut-être même userai de beaucoup de citations ; non pas par flemme synthétique mais plutôt par crainte de dénaturer un propos fin et élégant qui vous séduira sans doute comme il m’a séduite.

Pendant 16 jours Adam va à la rencontre des personnes qui constituaient son cercle d’amis universitaires : « le clubs des Byzantins ». Chaque rencontre est l’occasion de se raconter et de régler ses comptes avec le passé. Tania, jeune veuve éplorée est restée aux côtés de son mari Mourad, malgré ses choix politiques discutables et discutés. Sémiramis ne s’est jamais remise de la perte de Bilal, mort au combat. Elle est restée au pays et a subit les guerres successives. Nidal, le frère de Bilal, également très marqué par la mort de ce dernier, est devenu un musulman extrémiste radical. Naïm, de confession juive, est le premier à être parti s’installer au Brésil avec sa famille. Les inséparables  » Ram’z », Ramzi et Ramez, ont fait fortune grâce à leur cabinet d’ingénieur-architecte implanté à Londres. Mais du jour au lendemain Ramzi décide de se retirer dans un monastère levantin, déçu par la vie et les hommes. Albert, après avoir échappé à son suicide grâce à un enlèvement, émigre aux États-Unis.

Adam, lui, de confession chrétienne, s’est exilé à Paris où il est devenu un éminent historien, spécialiste de l’époque romaine. On découvre à travers son récit, les ressentis d’un exilé pour qui partir a été une nécessité mais s’installer ailleurs n’a pas été aisé. « Moi depuis l’âge de treize ans, je me suis toujours senti, partout, un invité. Souvent accueilli à bras ouverts, parfois tout juste toléré, mais nulle part habitant de plein droit. Constamment dissemblable, mal ajusté – mon nom, mon regard, mon allure, mon accent, mes appartenances réelles ou supposées. Incurablement étranger. Sur la terre natale comme plus tard sur les terres d’exil. » Un exil incompris par ses amis, en particulier, Mourad avec qui il était brouillé : « vivre année après année en pays étranger, dans l’anonymat d’une vaste métropole, ce n’était pas seulement pour lui un abandon de la mère patrie, c’était une insulte aux ancêtres, et en quelque sorte une mutilation de l’âme ». Cette déchirure, le sociologue Abdelmalek Sayad, l’explique admirablement bien – dans un contexte différent – dans sa double absence. Il retranscrit bien cet état de fait où l’émigré absent auprès de sa famille, de son pays et de fait considéré comme un traître pour certains, sera un immigré tout aussi absent dans son pays d’accueil car « incurablement étranger« .

Adam et certains de ses amis exilés sont donc devenus les « dés-Orientés ».

Le thème de l’exil est au cœur de l’intrigue. Tout au long de ce roman Adam et ses amis ne cesseront de s’interroger sur leur appartenance à un pays et leur « citoyenneté du monde ». Très vite dans les différentes conversations et les divers questionnements, la religion ressort comme élément de réponse. En effet, dans cette région du monde (entre autres), la religion a été instrumentalisée au profit de ces questions d’appartenance. La foi est parfois mise de côté au profit du pragmatisme politique.

« C’est l’Occident qui est croyant, jusque dans sa laïcité, et c’est l’Occident qui est religieux, jusque dans l’athéisme. Ici, au Levant, on ne se préoccupe pas des croyances, mais des appartenances. Nos confessions sont des tribus, notre zèle religieux est une forme de nationalisme… »

C’est le tournant politique de leur pays qui les a poussé à l’exil : une guerre civile absurde dont les premières victimes sont des innocents désintéressés des affaires politiques. Un de nos narrateurs le souligne bien :

« Prenez garde : « si vous ne vous occupez pas de politique, la politique s’occupe de vous» […] attribuée au gré des sources, à deux auteurs différents, contemporains de la Révolution française : l’un étant Royer-Collard, l’autre l’abbé Sieyès […] En d’autres termes, il ne s’agit pas de constater banalement que la politique affecte tout un chacun, même ceux qui ne s’y intéressent pas ; ce qui dit l’auteur, c’est que les remous politiques affectent en priorité ceux qui s’en préoccupent pas. Rien de plus juste ! […] Lorsqu’un règlement de comptes se produisait entre deux milices, entre deux quartiers, entre deux communautés, les militants de tous bords se terraient. Ceux qui avaient participé à des combats ou à des massacres ne se hasardaient plus hors de « leur » zone ; et si celle-ci courait le risque d’être envahie, ils allaient se poster plus loin. Qui, à l’inverse, n’éprouvait pas du tout le besoin de se cacher, ni de s’enfuir ? Qui continuait à traverser candidement les lignes de démarcation malgré l’incursion des «autres» ? Uniquement ceux qui n’avaient rien à se reprocher, ceux qui n’avaient participé à aucun combat, à aucun enlèvement, à aucune tuerie. Et c’est justement sur ces innocents qu’on finissait par s’acharner ! Oui, c’est dans le vaste troupeau des apolitiques que les Minotaures de la guerre civile choisissaient chaque jour leurs proies ! […] illustration tragi-burlesque d’un paradoxe établi. »

Adam a donc choisit de partir car il ne trouvait plus sa place dans ce pays tourmenté et ne se reconnaissait plus parmi les siens :

« Hélas, nos compatriotes sont complaisants, désespérément complaisants, à l’endroit de ces pratiques. Parce qu’il en a toujours été ainsi, te disent-ils. Ils sont pleins d’admirations, même, pour l’habileté de ceux qui « arrivent », quels que soient les moyens employés. La devise locale semble être – pour paraphraser un proverbe anglais sur Rome : « Quand tu es dans la jungle, fais ce que font les fauves ! »

En retrouvant ses amis, Adam retrouve les discussions passionnées qui animaient les soirées du « cercle de Byzance » ou chacun se révoltait contre telle ou telle injustice, s’engageait pour une cause, s’indignait contre une autre… 25 ans plus tard, les esprits sont toujours aussi vifs mais les discours sont  plus amères, plus pessimistes quant à l’avenir de l’Humanité.

Pour Naïm la décence est définitivement morte : Il n’y a jamais eu d’Humanité irréprochable mais selon lui la décence est morte en 1914 car « avant cette date, l’humanité était impuissante. Son pire ennemi, c’étaient les calamités naturelles ; sa médecine tuait plus qu’elle ne soignait, et sa technologie était balbutiante. C’est en quatorze qu’ont débuté les grandes calamités de fabrication humaine : la guerre mondiale, le gaz moutarde, la révolution d’Octobre… »

Notre personnage principal est lui très pessimiste quant à l’avenir :

« Adam nous disait l’autre jour qu’il y avait eu, au vingtième siècle, deux calamités majeures : le communisme et l’anticommunisme ». Et au vingt et unième, il y aura aussi deux calamités majeures : l’islamisme radical, et l’anti-islamisme radical » prédit l’historien. « Ce qui, n’en déplaise à notre éminent futurologue, nous promet un siècle de régression ».

Amin Maalouf ne nomme jamais les lieux dans son roman. Même si le contexte géopolitique a une importance toute particulière car décisif dans les parcours de vie de nos personnages, c’est là les retrouvailles de ce groupe d’amis qui priment. Puis on devine très vite de quelle partie du monde il s’agit. L’auteur lui même nous met sur la piste.

« Dans Les Désorientés, je m’inspire très librement de ma propre jeunesse. Je l’ai passée avec des amis qui croyaient en un monde meilleur. Et même si aucun des personnages de ce livre ne correspond à une personne réelle, aucun n’est entièrement imaginaire. »

Il explique plus en détail ci-dessous :

Le roman d’Amin Maalouf fait parti de ces romans qui nous éveillent et élèvent intellectuellement tant l’écriture est fine, belle et juste. L’auteur raconte avec beaucoup de pudeur, de nostalgie et de regrets l’histoire d’une jeunesse remplit d’idéaux mais finalement meurtrie par la guerre et parfois contrainte à l’exil. Les propos de ses personnages, à maintes égards visionnaires et modernes, permettent de comprendre, d’avoir peut-être une meilleure (ou du moins différente) lisibilité des difficultés auxquelles les natifs de ces régions belliqueuses doivent faire face.

 » Tout homme a le droit de partir, c’est son pays qui doit le persuader de rester. »

Outre le réel intérêt historique de ce roman, Les désorientés est un roman excellemment bien écrit (je crois que je l’ai déjà dit mais tant pis je me répète) avec des personnages touchants et attachants, un récit vivant, dynamique, alléchant… et un dénouement inattendu.

Bref, c’est pour moi et sans conteste un vrai COUP DE COEUR.

La vie des gens

François Morel, Martin Jarrie, La vie des gens, Les fourmis rouges, 2012.

Martin Jarri est accueilli en banlieue parisienne pour répondre à une commande de la municipalité : réaliser un travail sur la ville et ses habitants. Il va alors à la rencontre de quinze personnes. Il demande à chacune d’apporter un objet qui leur est cher. Il les peint et envoie ses portraits, visages et objets, à François Morel qui les transforme en textes.

vie des gens

« Décider de donner la même importance à ces objets banals qu’aux visages de leur propriétaire, c’était déjà une manière de raconter une vie ». En effet, à travers chacun de ces objets – a priori anodins – on découvre des vies, des souvenirs, des regrets, des espoirs, des fantasmes… Des parcours de vie touchants.

Parmi eux et entre autres, Paulette et son cochon en porcelaine : dernier cadeau de son défunt mari, mort deux ans avant la retraite, mort deux ans avant de réaliser son rêve de faire le tour du monde avec les économies d’une vie matérialisée par un objet que l’on aurait souhaité briser au profit d’une vie trop tôt arrachée. Kader, lui, croque  la vie à pleines dents, ses baskets au pieds :  « Quand je marche dans la rue, j’hésite toujours entre vouloir que mes baskets me permettent de m’envoler et de m’accrocher à un avion qui vient de partir de Roissy, ou qu’elles me ramènent chez moi pour faire tranquillement le tour du monde, le temps d’une cigarette empruntée dans le blouson de mon père ». Elsa nous parle de  la guitare de son mari comme un symbole de liberté et d’évasion loin de la dureté de la vie et de ses déceptions. Michel partage ses différents voyages, avec sa femme peintre, à travers un souvenir du Pakistan : une robe offerte par des amis kalash. Marie-Claire vit, survit, revit à travers les nouvelles technologies. Antoine, lui, est coiffeur à défaut d’être photographe « pour renouveler les clichés », les idées reçues…

On rentre ainsi dans l’intimité de la vie des gens à travers un simple objet. La description de ces objets, pour beaucoup du quotidien, permet à ces personnes qui n’ont pas forcément l’habitude de parler d’eux de mettre des mots sur ce qui est longtemps resté sous silence. Les auteurs se sont également prêtés au jeu :

La vie des gens est un ensemble de témoignages émouvant et éloquent. Sous forme d’un album jeunesse, il est à mettre entre les mains des petits comme des grands !

Et s’il fallait mettre une note :

Le top BD des bloggeurs

Aller on reprend les bonnes habitudes : voici le top BD des blogueurs de Février 2014 de Yaneck Chareyre.

topbd_20131

Le top ten :

1. Jiro Taniguchi,  Le journal de mon père, Casterman

2.  Marjanne Satrapi, Persépolis, L’Association  

3. Emmanuel Lepage, Un printemps à Tchernobyl, Futuropolis

4. Riff Reb, Le loup des mers, Soleil

5. David Mazzuchelli, Asterios Polyp, Casterman  

6. Franquin, Idées Noires, Fluide Glacial 

7. Shigeru Mizuki, NonNonBâ, Cornélius      

8. Art Spiegelmann, Maus,Flammarion 

9.  Fabio Moon, Gabriel Ba, Daytripper, Urban Comics       

10. Benoît Zidrou, Roger, Pendant que le roi de Prusse faisait la guerre, qui donc lui reprisait ses chaussettes ? Dargaud

De ce top ten, je n’ai lu que deux BD. Les lectures-découvertes restent riches et nombreuses !

Pour consulter le reste du classement rendez vous ici !

Modigliani

École française, Jacques Lipchitz (introduction), Georges Boudaille (notices), Modigliani, Le Musée Personnel, 1966.

Modigliani fait parti de mon panthéon d’artistes depuis plusieurs années maintenant. Ses tableaux, plus précisément, ses portraits sombres dont dégage –  pour la plupart – une note de solitude, de mélancolie m’interpellent. Sans pour autant, tous, les trouver beaux au sens esthétique du terme ils m’intriguent. C’est donc tout naturellement que cet artiste de renom vient trouver sa place ici : Amedeo Modigliani est l’artiste du mois de février. Pour vous en parler, j’ai choisi de dépoussiérer un vieux livre du CDI édité en 1966, s’il vous plait !

modi2

Amedeo Modigliani naît à Livourne (Italie) le 12 juillet 1884. Il est le quatrième enfant de Flaminio Modigliani, courtier en peaux et charbons et d’Eugénie Garsin connu pour son fort caractère, elle consacre sa vie à l’éducation de ses enfants. Amedeo est un enfant malade. En 1895, il est atteint d’une pleurésie puis d’une typhoïde en 1898. Il fait malgré tout des études convenables. Il s’inscrit aux Beaux Arts. Il lit avec passion Dante, d’Annunzio, Nietzche et écrit même quelques poèmes. Comme beaucoup de ses contemporains il est attiré par la vie artistique parisienne. Il passe quelques jours par ci par là pour enfin s’établir à Montmartre.

https://i2.wp.com/upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/6/60/Amedeo_Modigliani_Photo.jpg

Amedeo Modigliani dans son atelier parisien.
Source : http://fr.wikipedia.org/wiki/Amedeo_Modigliani

Modigliani se laisse emporter par ce bouillonnement artistique où plusieurs peintres vont influencer son art pendant sa période de formation : Toulouse-Lautrec, Cézanne, Steinlen, Matisse, Picasso… Puis comme son ami Constantin Brancusi, il s’exerce à la sculpture. Malgré toute ses influences, l’œuvre de Modigliani reste originale. Jacques Lipchitz, – artiste sculpteur qui fréquenta de près Modigliani et à qui on doit l’introduction ici – l’affirme :

« Son art était un art de sentiment personnel. Il travaillait furieusement, arrachant dessin sur dessin, sans s’arrêter pour corriger ou réfléchir. Il travaillait, semble-t-il, entièrement d’instinct extrêmement délicat et sensible, et qui devait peut-être beaucoup à son hérédité italienne et à son amour de la peinture des maîtres du début de la Renaissance. Il ne pouvait jamais renoncer à son intérêt pour les hommes, et il les peignait, pour ainsi dire, en s’abandonnant, pressé par l’intensité de son émotion et de sa vision. C’est pourquoi Modigliani, bien qu’il admirât la sculpture africaine et les autres arts primitifs, autant que n’importe lequel d’entre nous, ne fut jamais profondément influencé par eux, pas plus que le Cubisme. Il leur emprunta certaines stylisations, mais il était à peine conscient de leur spiritualité. Il trouvait une satisfaction directe dans l’étrangeté et la nouveautés de leurs formes. Mais il ne pouvait tolérer que l’abstraction se mêle aux sentiment, qu’elle s’interpose entre lui et ses modèles. C’est pourquoi ses portraits présentent une stylisation si remarquable et pourquoi ses nus sont, sexuellement, d’une telle franchise. »

En effet, Modigliani avait une façon bien à lui de dresser des portraits. Les yeux sont souvent sous forme d’amande sans précision d’une prunelle. Cette façon de peindre les yeux rend le regard de ses modèles tumultueux, peut être même, repoussant. L’artiste l’explique lorsqu’il parle de son travail : « D’un œil, observer le monde extérieur, de l’autre, regarder au fond de soi-même »

Marie, 1918

Modigliani est passionné, conscient qu’il ne vivra pas vieux ; il ne cessera de répéter qu’il veut « une vie brève mais intense ».

La première fois que Jacques Lipchitz rencontre Modigliani il clamait dans les rues du Luxembourg la Divine Comédie. Modigliani « savait ce qu’est la souffrance. Il était atteint de cette tuberculose qui devait l’emporter ; il avait faim et il était pauvre. Mais il était en même temps une riche nature – séduisant, plein de talent, d’intelligence, de courage. Et il était généreux – prodigue même – avec ses cadeaux qu’il dilapidait de manière insouciante à tous les vents, dans tous les enfers et les paradis artificiels. »

Jacques Lipchitz et sa femme, 1916-1917

L’artiste expose plusieurs fois grâce, entre autres, à son ami et premier admirateur le docteur Paul Guillaume. Mais il ne court pas après la célébrité ni la richesse. Il se fait payer ses commandes seulement dix francs l’heure. Une heure lui suffisait largement pour peindre un portrait. Dix francs, un portait de Modigliani : pas cher !

Paul Guillaume assis, 1916.

Le côté très vintage de cet ouvrage m’a fait sourire plus d’une fois. Les reproductions en couleurs ne sont pas intégrées dans l’ouvrage mais découpées (de je ne sais où d’ailleurs) puis collées.
modi1
Bien que vintage ce beau livre est assez bien fait. Plus d’une dizaine d’œuvres sont retenus, replacées dans leur contexte puis expliquées. Pour cet autoportrait par exemple l’auteur vient ici rétablir la vérité. « Il fut exécuté moins d’un an avant sa mort, il a été le point de départ d’une abondante littérature où le romantisme donne libre cours à l’imagination aux dépens de tout souci de vérité historique. » L’allongement de son visage n’est pas dû à l’évolution de la tuberculose nous explique-t-on mais plutôt à une volonté d’idéalisation, à un désir évident d’apparaître sous les traits d’un jeune peintre romantique. « Il y a une certaine complaisance chez l’homme qui se regarde dans la glace. La composition est moins audacieuse et moins expressive que dans tant de portraits de femmes. Modigliani a voulu laisser une image de lui-même, il a voulu qu’elle soit idéalisée, mais nullement dramatique […] La couleur est moins accordée, mais plus vive que dans d’autres œuvres similaires, et contribue à fixer le regard sur la palette, emblème du peintre ».
L’album s’achève avec ce portrait de Jeanne Hébuterne peint en 1919. « Il est beau et juste que cet album s’achève sur l’image de Jeanne Hébuterne, la compagne fidèle qui suivit son amant jusqu’à la mort après lui avoir sacrifié sa vie. Il existe de nombreux portraits de Jeanne Hébuterne par Modigliani. Celui-ci est un des plus émouvants et des plus gracieux. La couleur en est vive et gaie alors que l’expression du modèle est toute mélancolie et résignation ». L’amour est une bénédiction qui oscille rapidement en malédiction lorsqu’il est partagé avec ces êtres torturés que sont les artistes.
Il existe un biopic qui retrace la vie de Modigliani et raconte cet amour passionnel et destructeur :

Ce n’est sans doute pas le film du siècle mais il a le mérite d’exister et de retracer la vie de personnages haut en couleurs et de mettre en scène le Paris des grands artistes de l’époque. Une mention toute spéciale à Elsa Zylberstein plus belle que jamais ici.

La bande annonce :

Pour finir une citation de Modigliani éloquente de sa vie et son œuvre :

« La vie est un don de quelques-uns à beaucoup, de ceux qui savent et possèdent à ceux qui ne savent et ne possèdent »

Mauvais genre

Chloé Cruchaudet, Mauvais genre, Delcourt, 2013

Un soir au bal, Louise et Paul se rencontrent. Ils tombent amoureux. Ils se marient. Mais aussitôt Paul est appelé à honorer son devoir de citoyen. A l’issue de son service militaire, il se languit de retrouver la femme de sa vie. Mais Guerre éclate et vole la vedette à Amour. Paul devient caporal… et très vite, il a mal. L’horreur des tranchées est insupportable. Pour y échapper, il se mutile puis déserte. Il faut se cacher pour ne pas se faire arrêter. Paul reste isolé dans une chambre d’hôtel, pour ne pas déprimer il doit mettre fin à sa clandestinité. Il devient alors Suzanne par commodité d’abord, puis de plus en plus, au cours de ces dix années, par affinité. Mauvais genre est l’histoire vraie et tragique du destin hors norme d’un couple qu’il était tout autant…

La BD, même romancée, met bien l’accent sur l’atrocité de la guerre et le traumatisme qu’elle a engendré.

« C’est dégueulasse, la mort, ceux qui disent le contraire… sont des foutus menteurs ».

1Aussi via les personnages secondaires, on arrive bien à saisir les représentations mentales de l’Opinion et constater ainsi les effets du conditionnement psychologique. Il faut coûte que coûte servir la mère Patrie : un déserteur est forcément un traite, un réformé est forcément un lâche… Même la guerre une fois terminée.

2Mauvais genre lève également le voile sur les dessous de ce Paris des années folles, une période qui est à mon sens significative d’une population frustrée, trop longtemps résignée et qui  laisse libérée enfin ses fantasmes cachés. L’auteure nous décrit, ici, de manière inédite le Bois de Boulogne, sans faire l’étalage de la prostitution, elle parle de ce lieu comme étant un quasi monde parallèle où les identités sont échangées et la sexualité libérée. En somme, un lieu ludique plus que glauque.

4Au fin fond de ce bois se confondent les genres, se libèrent les mœurs mais se joue également la déchéance d’un couple complexe qui se veut libéré mais qui est en fait déchiré par la violence d’un mari jaloux et alcoolique.

Les histoires d’amour finissent mal en général… et en particulier ici.

3Mauvais genre est une très belle BD tant par sa forme que par son fond. Le jeux de couleur est très intéressant esthétiquement et symboliquement. Les touches de rouges sur un fond en noir et blanc permettent à l’auteure de mettre en lumière des éléments essentiels. Le fond quant à lui met en lumière une période noire…

Et s’il fallait mettre une note :

topbd_20131Moka, Marion, Noukette, Jérôme, Mo, Lunch, et Yvan l’ont lu aussi !